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J’étais déjà instit’ depuis quatre ou cinq ans quand j’ai rencontré Fernand (Oury). C’est lui qui m’a écrit ! Quand j’étais instituteur à l’Autre École, j’avais découvert la pédagogie institutionnelle, mais par ses livres, De la classe coopérative...

Définir un ordre de montage était la solution

J’avais une classe de 1e et 2e primaire et j’avais mis en place toute une série d’institutions avec une vingtaine d’enfants de six et sept ans. À la demande du directeur de l’école, praticien Freinet et membre actif du mouvement Freinet « Éducation populaire », j’avais écrit un long article décrivant les institutions, les métiers, le temps et l’espace dans la classe.
Je me souviens de l’escalier. L’école était installée dans une maison qu’on louait, absolument pas prévue pour accueillir des classes, il y avait même une salle de bain, avec baignoire, à côté de notre « classe » (deux pièces en enfilade). Un petit escalier permettait d’arriver à la classe, située au premier étage. Cet escalier était très dangereux et j’avais décrit tout le travail de mise en place d’une façon de descendre ou de monter sans se casser la figure. En rang ? Oui, et sans courir. Les enfants se dépassaient car le plus important était d’arriver le premier en haut. La solution trouvée ensemble était de définir un ordre de « montage ».
Chaque semaine, on définissait un autre ordre et cette institution a pris beaucoup de place dans la classe car, apparemment, les enjeux par rapport à cet escalier étaient énormes. Où devait être le prof ? Devant, au milieu, derrière ? Et en fonction de quoi décidait-on cet ordre ? L’âge, la taille ? Et où est-ce le plus dangereux ? Au début ou à la fin du rang ? Et c’est quoi la fin ? Où ça commence la fin d’un rang ? Et comment se classer par âge ? Et par taille ? Et qu’est-ce qu’on fait quand il y en a un qui dépasse ? Qui surveille ? Et si le prof est à l’arrière, il ne voit pas ce qui se passe à l’avant...
Je décrivais toutes ces questions, les aménagements, l’évolution des structures mouvantes qui régissaient notre classe.
Fernand Oury m’a écrit, à moi, en personne ! Il avait lu mes articles (le récit était publié en plusieurs articles). Il me disait que plein d’autres personnes travaillaient dans cet esprit et m’invitait à partager mon expérience dans des stages de pédagogie institutionnelle à Avignon.
J’étais à l’époque en plein bouleversement personnel, j’étais sur le point de rompre avec ma copine de l’époque. J’avais vraiment du mal à partir en France, secoué par la douleur de la séparation inéluctable et l’insécurité de l’avenir. Où allais-je habiter en revenant d’Avignon ?
Dès que j’ai vu Fernand, j’ai été paralysé. Muet d’admiration et terrorisé devant les coups de gueule et la force de frappe de ce bonhomme qui se mettait dans des colères gigantesques, dénonçant les manœuvres et les tentatives de sabotage du stage d’une minorité d’« universitaires réactionnaires qui viennent pomper le travail des artisans ». Ça gueulait dans tous les coins, à la française !
Mais aussi la découverte de toute une série de lieux, de moments, de fonctionnements, de garde-fous dans ce stage. Avec une préparation méticuleuse et en même temps, une liberté totale d’interpellations et de prise de position. L’impression d’être au milieu d’un volcan mais qui n’explose pas. Je dormais dans la même chambre que Fernand et j’osais à peine lui parler. Et lui se foutait à poil sans gêne pour enfiler son pyjama. J’étais paralysé mais à un point que je n’avais jamais connu !
Après trois jours, je décide de demander de bénéficier de la « chambre de visite », institution qui se réunit en urgence à la demande d’un participant. La chambre était constituée de Fernand et d’Aïda Vasquez. Papa et Maman pour moi tout seul. Enfin ?

La « chambre de visite »

J’ai parlé de ma précarité et de ma paralysie. Fernand m’a dit tout de suite : « C’est, bien tu te rends compte de ce que c’est d’avoir besoin d’un père, ou d’un re-père ». Donc c’était normal ? Donc c’était ça, être enfant ? Donc c’était ça naître ? Prendre conscience sans culpabilité des puissances qui nous animent, nous propulsent ? Projections salutaires. Mais aussi réaliser que d’avoir en face de soi deux personnes (et pas une seule) permettait d’éviter les fusions destructrices dans une séduction partagée.
Fernand m’a fait naître à ma conscience personnelle, celle qui m’a permis de m’ouvrir aux mondes des autres, mais en sécurité.
Par après, j’ai continué à correspondre avec Fernand. Je me souviens d’une réponse gigantesque qu’il m’avait faite quand je lui confiais ma difficulté de gérer le gaspillage du (beau) papier que je mettais à la disposition des enfants : une belle feuille de carton inutilisable après qu’un enfant ait découpé un petit machin en plein milieu de la feuille !
« Tu sais, les enfants ne savent pas ce que ça veut dire gaspiller. On ne le sait que si on peut le faire. Fais deux boîtes : papier à gaspiller et papier à ne pas gaspiller. Le oui n’a de sens que si un non existe à son côté ».
Cela prolongeait ma renaissance avec Fernand : il me faisait découvrir le sens et la nécessité de la contradiction et de la présence nécessaire d’oppositions, de tensions, qui donnent sens au désir et à la vie.