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Chaque année on remet ça : c’est la fête à l’école ! Chaque année je me fatigue à faire danser sur scène des enfants sourds sur une musique qu’ils n’entendent même pas.

Faire la fête à l’hétérogénéité

Comme ils sont peu nombreux, chaque année on se regroupe par niveaux : les maternelles ensemble, les primaires par tranches d’âges. Et chaque année je me dispute avec mes collègues et perds toute mon énergie à répéter des pas à des p’tits bouts qui ne comprennent rien à ce qu’on leur demande. Je l’avais déjà dit, mais maintenant c’est pour du vrai : cette année on ne m’y reprendra plus !
Chance pour moi, j’ai été déplantée géographiquement puisque le nombre croissant des élèves et la création d’une nouvelle classe maternelle m’a fait déménager dans le bâtiment primaire, de l’autre côté de la cour. Plus de contact direct avec les maternelles, donc, et la joie pour moi de côtoyer au quotidien, avec mon groupe de lilliputiens, des élèves sourds de sept à quatorze ans pour certains. Les couloirs sont animés, les grands font monter les escaliers aux petits, les petits invitent les grands à entrer dans leur classe pour leur montrer des photos, tout ça dans une ambiance très conviviale et naturelle.
C’est ainsi que tout naturellement se sont créés des liens avec la classe d’en face, un groupe hétérogène allant de la première à la cinquième primaire. Plusieurs fois depuis le début de l’année les grands ont préparé et animé des activités pour les petits, avec beaucoup de satisfaction pour ma collègue et moi-même. Et c’est donc aussi tout naturellement que nous avons décidé de préparer ensemble la fête de l’école de cette année, sur le thème des pays du monde.

Créer du cohérent

Pas évident, a priori, de mélanger des enfants d’âges aussi différents ! Et puis je cassais une vieille tradition bien ancrée dans l’école de faire danser les petits de maternelle ensemble, je me désolidarisais de mes collègues avec qui je n’ai d’ailleurs pour ainsi dire plus aucun contact. Le démarrage n’a pas été très facile, c’était l’inconnu, il fallait inventer, créer quelque chose de cohérent en tenant compte des niveaux et des compétences de chacun. Une seule chose à faire : réunir les deux classes et laisser émerger.
Pour moi ce fut une découverte de voir les grands discuter sur le choix du pays, les rôles de chacun, les pas de danse, tandis que les petits n’avaient pas assez de leurs yeux pour suivre les signes qui dansaient dans l’espace dans des conversations passionnées et passionnantes. Avec une rapidité étonnante, le choix s’est fait sur le thème des cow-boys, les rôles répartis avec l’idée de former des familles parents/enfants et les pas de danse inventés par les grands.
Quand je pense qu’avant c’était moi qui devais tout imaginer pour eux, tout à coup je n’avais plus rien à faire... Les grands, qui connaissent bien pour l’avoir déjà vécu plusieurs fois le déroulement d’une fête d’école, expliquaient aux petits ce qu’ils devaient faire et où aller, eux qui ne savent pas trop ce qui les attend encore... Tout a donc très vite démarré et la danse a été vite trouvée, avec une place attribuée à chacun, en alternant des chorégraphies simples ou plus compliquées, parfois en mélangeant les âges et parfois seulement pour les grands, le tout intégré le temps d’une musique country. Tout semblait bien parti !
Pourtant, à l’enthousiasme du début de la fierté des grands à se sentir responsables des petits, et la joie des petits à suivre les grands a succédé un désenchantement chez les aînés, rien n’allait plus. Les petits n’intégraient pas les enchaînements, les grands se sont plaints que les petits ne dansaient pas comme il faut. « Jessica n’écoute pas, elle ne comprend rien, j’en ai marre, elle ne sait rien faire... » me lance Melodie, furieuse. Je lui explique qu’elle est encore petite, qu’effectivement elle ne comprend pas encore tout ce qu’on lui raconte, mais qu’elle a déjà fait beaucoup de progrès depuis son entrée à l’école, qu’il faut être patient. « Si elle ne sait pas, elle n’a qu’à pas danser le jour de la fête ! »

Surmonter l’hétérogénéité

Je continue la discussion à part avec Mélodie, lui dis que Jessica a droit à avoir sa chance comme tout le monde et ne peut pas être exclue parce qu’elle fait partie du groupe, que moi je remarque sa joie exprimée à chacune des répétitions. Et Mélodie finit par se confier : « Papa a dit que si je ne dansais pas bien il ne ferait pas de photos de moi ». OK, on a touché le cœur du problème : les difficultés de la petite entravent les possibilités de réussite de la grande au risque de mettre en péril ses prestations chorégraphiques... Décidément, le mélange des âges me simplifie certes la tâche, mais apporte des problèmes inattendus et tellement intéressants !
La fête aura lieu dans quelques jours, et c’est l’effervescence dans toute l’école. Les enfants ont amené des costumes, on a fait les essayages, les grands aident les petits à s’habiller. Encore une chose en moins à faire pour moi ! Lors de la dernière répétition, Mélodie a poussé un cri de joie : « Regarde, Christel, maintenant Jessica a compris, elle fait bien comme je lui ai appris ! ». Et dans son regard j’y lisais de la fierté, non pas de sa chorégraphie réussie, mais de la réussite de Jessica qui représentait en quelque sorte sa réussite personnelle et qui était aussi fière qu’elle...