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Nous avons pu suivre pas à pas, au cours de l’année scolaire 2005-2006, les cinquante enfants de 5e et 6e primaires regroupés dans la classe P56 avec deux institutrices.

Aujourd’hui, l’aventure se poursuit, avec les anciens en 6e et les petits nouveaux en 5e. Et cette fois, s’écrivent les modalités et les bonheurs de la coopération entre les deux enseignantes.
Pas seulement de jolies intentions pleines de belles valeurs (même si elles comptent !) mais d’abord une organisation concrète qui installe les possibles. Florence et Bernadette se concertent pendant environ six à huit heures par semaine : quatre heures dans les temps de fourche des cours spéciaux (gymnastique, néerlandais, cours philosophiques), une heure et demie en fin de semaine et beaucoup de demi-heures de temps de midi.

Pour quoi faire ?

En fin de semaine, elles font le point sur la semaine écoulée et tracent les activités de la semaine à venir, avec décision de qui prépare quoi pendant le weekend.
Le lundi, elles se font part de leurs préparations respectives, adaptent en fonction des remarques de l’autre de façon à avoir des cours qui plaisent aux deux, et se partagent les rôles. Celle qui a préparé l’activité tiendra la barre dans la classe et l’autre interviendra selon les besoins observés chez les enfants et/ou chez la collègue. Il s’agit là des activités qui se font « cloison ouverte » c’est-à-dire avec tous les enfants. Pour les activités propres à chaque classe, 5e et 6e, cloison fermée, les enseignantes font leur préparation seule mais s’en parlent. Elles font de même pour la préparation du travail autonome de chaque enfant (des fardes de travail pour quatre à six semaines) et lorsque ce temps-là se déroule, la cloison est ouverte aussi. Les enfants viennent demander d’éventuelles explications, invariablement aux deux institutrices.
Ensemble, elles planifient les différents temps : apprentissages, évaluations, remédiations. Sur le temps de midi, elles rebondissent sur telle ou telle activité réalisée, quitte à la reprendre, à rectifier le tir sur base de l’observation des enfants, elles préparent du matériel, peaufinent ceci, cela.
Le jeudi, elles poursuivent encore leurs préparations d’activités mais en plus, deux fois par mois, elles travaillent avec leur directeur. Là, elles amènent des cas d’enfants en difficulté. L’avis du directeur est précieux parce qu’avec son recul, il peut apporter des éléments d’analyse autres, liés au regard plus extérieur. De plus, un jeudi par mois, elles travaillent avec un instituteur d’une autre école (cette année, à propos des contenus et de l’utilisation d’un manuel de français pour la classe, Capsule).

Des effets du faire à deux

On se dit tous les jours le bonheur d’être deux. Deux qui sommes d’accord sur des exigences, sur des projets, sur des modalités d’organisation... et chacune avec sa personnalité.
Par exemple, quand « tenir » est humainement dur : tenir des exigences avec les enfants, faire respecter des lois, instaurer tout le temps des limites, sont des tâches ingrates et difficiles. Elles sont pourtant nécessaires tant pour la construction des enfants que pour cette organisation à cinquante...
On peut même craindre que les enfants te détestent à la longue, n’aiment plus l’école... ou alors on pourrait lâcher trop... Certains jours, on est excédée, fatiguée d’avoir rappelé tout le temps les limites, les décisions. On peut être découragée, ne plus voir les avancées. L’autre alors peut relever les progrès faits. Son regard, ses propos permettent de ne pas s’enfermer dans une bulle où on ne voit plus que les difficiles. Le recul devient possible et permet de poursuivre sereinement. Ces propos de Bernadette disent qu’il est possible, grâce à ce duo permanent, d’y aller dans la rigueur sans devenir rigide parce qu’on aurait trop dû tenir toute seule.
Et les deux institutrices manifestent leur plaisir chaque fois d’ouvrir cette cloison et de vivre la réassurance de ne plus être seules et aussi de pouvoir mettre à profit les apports des plus grands aux plus petits pour ce qui est par exemple de mettre la structure en place en ce début d’année.

À deux et à d’autres

L’apport des tiers à qui les deux institutrices peuvent s’adresser consolide encore leur travail : que ce soit la psychologue qui mène un travail avec la classe afin d’apprendre, par exemple, à vivre avec des enfants différents ou que ce soit les relais pris par le directeur, comme autre guichet, quand des problèmes de discipline deviennent trop lourds à porter en permanence avec tel enfant. Un relai qui permet au duo de souffler et de remettre des mots après les orages.
D’autre part, quand il s’agit de rencontrer les parents, chacune s’occupe de faire l’arrêt sur image pour les enfants de la classe dont elle est titulaire et donc, référente. Mais souvent, les deux institutrices rencontrent les parents à deux. Ceux-ci sont satisfaits de cette approche à deux regards, du plaisir qu’ils remarquent chez les deux institutrices à travailler ensemble et de cette complémentarité qu’ils perçoivent auprès de leur enfant.
Les institutrices disent être plus cool, aborder les parents en étant plus fortes, par exemple lorsqu’il s’agit de tenir (avec eux aussi !) les exigences, les limites, les punitions qui sont prévues avec leurs enfants ou de préciser la teneur de projets.

Plus et mieux

Ils ne manquent pas les réalisations et les projets : la tenue de la « farde mémoire » passée de cycle en cycle et contenant des synthèses de matières, l’album P56 en scrapbooking réalisé par six enfants par semaine, le grand projet multimédia de l’année autour du Petit Prince qui a soixante ans.
Toutes ces activités demandent de l’audace, du travail, beaucoup de matériel. Seule, on hésite plus à s’y lancer alors qu’à deux, on se renforce mutuellement et le plaisir de la création est bien plus grand. Le courage d’innover est très présent. Seules, on est plus tentée de reprendre du déjà fait.
Par ailleurs, nous nous rendons compte, disent Florence et Bernadette, que notre expérience d’un an nous a aussi fait progresser. Nous sommes de mieux en mieux structurées dans notre travail commun, de plus en plus au clair quant à l’organisation de la classe, aux contenus des cours, à l’observation des enfants. Et puis, plus rien n’est vécu comme une obligation ou une corvée. Le souci de continuer dans cette innovation de P56 nous nourrit et transforme le travail en grand désir de progresser. Cette avancée dans la coopération nous structure aussi et nous transforme : se voir travailler, chacune seule, avant était une chose, on se connaissait... depuis sept ans. Mais confronter nos conceptions des cours, accepter qu’on n’ait pas nécessairement les mêmes compétences, être projetées face à son image, recevoir les critiques, en est une autre... plus profonde et permettant de travailler sur soi. Nous sommes bien sûr conscientes du fait qu’au départ, un tel duo n’est possible qu’entre personnes qui en éprouvent le besoin, l’envie, qui ont des visions communes et se sont donné quelques moyens pratiques.

Pour les enfants

Les autres épisodes de P56 [1] en disent suffisamment long à propos des modalités de travail avec les enfants, mais Bernadette et Florence ajoutent que sur le plan pratique, les enfants y gagnent aussi : quand l’une des deux est malade, l’autre peut continuer sans trop de difficulté puisque tout est installé. Pareil lorsque l’une des deux part en formation. Les enfants restent donc dans la même structure et le même esprit.
De plus, il semble précieux qu’ils puissent vivre la variété de deux regards, de deux voix, de deux rôles (animation/observation). Il y a aussi moins de perte de temps par exemple lors de mises en route, de matériel à distribuer. Ce n’est pas la même personne qui doit être garante de tout.
Pour ce qui concerne les apprentissages, quand on est deux, on peut plus vite déceler ce qui bloque, freine, manque. Les élèves sont toujours dans le champ d’une attention d’adulte et/ou de toutes les petites institutions (Conseils, Responsabilités par exemple) qui sont mises en place avec eux. Et cela, à cinquante.

notes:

[1À lire dans Traces 175, 176 et 177.