Garder ou laisser la main

La citoyenneté, qu’on le veuille ou non, c’est une affaire de pouvoir. Et ça s’apprend en le faisant, en apprenant de ses erreurs et des problèmes rencontrés, avec de vrais enjeux et de vrais débats et déboires. Mais L’école allait-elle prendre le risque ? C’est que la participation citoyenne, ça peut aussi être un excellent moyen de garder la main et de renforcer son pouvoir quand on l’a déjà.

L’année passée, une collègue et moi avons travaillé, en accord avec la direction, à former des délégués de classe afin de les aider à créer un conseil des élèves. Dès le départ, nous avons désiré leur faire vivre un processus démocratique et les aider à se faire une place légitime dans l’école, ce qui suppose qu’on leur accorde une certaine liberté ou qu’on leur donne les moyens de la prendre.

64 élèves, un représentant et suppléant par classe, entrent dans une salle de l’école où l’on a disposé les chaises en ovale. Le but de la journée, 8 h 20 – 16 h 10, est de coconstruire la Constitution de ce qui devrait devenir le Conseil des délégués des élèves. Le pari est de les former dans l’action, avec un vrai objectif de production, tout en apportant des éclaircissements théoriques et pratiques sur le fonctionnement démocratique des groupes et de la représentation. Nous avons organisé trois types de temps : des temps de travail en atelier de production (écriture, débat, mise en commun), des temps de travail sur des concepts clés de la démocratie, des temps de débat et de décision. L’ensemble de la formation est conçu comme une mise en situation de fonctionnement en Conseil.

Malgré notre demande, les délégués ont été choisis avec les anciennes règles de l’école. Les titulaires de classe organisent le choix des délégués pendant une heure de titulariat : on sollicite les candidatures, en insistant parfois et, s’il y a trop de candidats, le titulaire organise un vote, sinon ils sont élus d’office. Les conséquences de cette méthode sont désastreuses : leur légitimité est faible, et ils ne sont pas conscients qu’ils viennent de prendre un engagement qui va leur demander du temps et de l’énergie pour en assurer la responsabilité. Certains sont là pour soigner leur égo, faire les malins, voire pour rater une journée de cours puisqu’on leur a annoncé qu’ils auraient droit à une journée de formation hors école[1]Nous avons finalement dû organiser la formation dans l’école pour éviter de devoir payer la réservation d’une salle hors école..

Entrée en matière

Ça se bouscule pour les places, ça rigole, c’est bruyant, mais les élèves finissent par s’assoir. Deux chaises sont vides, il manque deux délégués. La porte s’ouvre, ils entrent en retard. Leur titulaire avait « oublié » qu’il fallait choisir les délégués et ils viennent d’être désignés en cinq minutes. Ça en fait rire certains, d’autres moins. Je me dis qu’on est mal partis. Mais après tout, on s’y attendait.
Ils s’installent. Tour de présentation, objectifs de la journée. On entre dans le sujet. Pour participer à la formation, les délégués devaient écrire un texte de motivation d’une page et sélectionner, avec leur classe, des projets à mettre à l’ordre du jour du Conseil. Chaque classe est donc invitée à en lire un extrait et à présenter ses projets. Ceux-ci sont listés. La plupart des élèves sont réellement motivés, quelques-uns ne cherchent qu’à attirer l’attention. Certains nous interpellent en nous disant qu’ils sont venus parce qu’on leur a dit que ça allait changer et que ça ne doit pas être comme l’année passée parce que, sinon, ça ne sert à rien.

Les projets touchent essentiellement à l’aménagement des locaux (mettre de la couleur, changer les affiches des couloirs qui sont trop tristes et trop sérieuses, la propreté des toilettes) ou à l’organisation du travail (on a trop de contrôles, de devoirs en même temps, on voudrait que les profs en tiennent compte). Quelques points concernent le ROI (l’usage des GSM dans l’école, le droit d’écouter de la musique). Nous demandons à chacun de préciser si les projets ont été débattus en classe, mais la plupart proviennent d’un « débat » entre le délégué et son suppléant, peu de classes ont été consultées, quelques classes du premier degré ont organisé un vote, parfois avec un vrai débat. C’est l’occasion de rappeler le rôle du délégué, sa responsabilité d’organiser la représentativité des projets qu’il défend. Les élèves réagissent en disant qu’ils n’ont pas eu le temps, que ce n’est pas de leur faute. Nous insistons sur la nécessité d’organiser les retours vers la classe et sur celle de laisser le temps aux délégués de consulter et débattre avec la classe.

Après la pause, nous distribuons à tous une proposition de statuts pour le Conseil des élèves. Il s’agit d’un document trouvé sur le site d’une école que nous avons adapté pour laisser plus de liberté. Il prévoit la définition du Conseil, son fonctionnement en autonomie, sans la présence d’adultes, le mode d’élection des représentants de classe et leur rôle…

Ce document donne un cadre de départ que le Conseil pourra décider de modifier. Le texte est affiché dans la salle et distribué à chacun. Nous en faisons une lecture intégrale, assortie de commentaires pour faire comprendre le sens et l’intérêt des différents points. Nous proposons ensuite un temps de questions et de remarques. Je m’attendais à une profusion de propositions de modifications, mais les interventions vont toutes dans le sens d’approuver le texte et personne ne propose de points à mettre en débat pour l’instant. Je rappelle que le texte pourra faire l’objet de débats et de modifications ultérieures en Conseil et je demande si quelqu’un s’oppose à ce qu’on l’adopte comme cadre pour commencer. Personne ne s’y oppose. Nous précisons qu’il faut du temps, de l’expérience pour faire une charte et qu’elle est aussi une protection.

Ouverture des hostilités

Après la pause, nous ouvrons le Conseil. À l’ordre du jour : prise des responsabilités (un président du 3e degré, deux vice-présidents [1er et 2e degré], un secrétaire, un trésorier, deux représentants au Conseil de Participation), choix des projets à mettre à l’OJ du prochain Conseil. Le travail se fait en grand groupe et en commissions. Il y a des moments de débats et des moments de votes.

Les débats sont animés et certains représentants ne respectent pas la procédure de prise de parole, discutent entre eux, n’écoutent pas… Le Président demande à plusieurs reprises de respecter l’écoute, mais rien n’y fait. Une représentante fait remarquer que comme ça, on n’y arrivera jamais, que s’il y a déjà du chahut alors que les profs sont là, ce sera pire quand ils seront sans profs. Sa demande est que l’un des profs reprenne la présidence. Nous intervenons alors pour expliciter la notion de légitimité du Président, de quoi elle dépend et pour expliciter l’intérêt du cadre, des règles et des procédures en général dont le but est de permettre à chacun de trouver une place dans les débats et d’empêcher que quelques-uns ne prennent toute la place. Nous précisons que nous resterons disponibles, en dehors des Conseils, pour aborder avec eux les problèmes qui se poseront. Les réactions sont sceptiques, notamment parce qu’il n’y a pas de sanction pour les élèves qui perturbent le Conseil.

Je propose alors l’institution « gêneur » qui permet à celui qui en prend la responsabilité d’exclure un participant à la troisième fois où il le désigne comme « gêneur ». Gros débat houleux sur les sanctions. C’est perçu par certains (essentiellement ceux qui sont là pour faire le malin) comme « un truc de profs » et ils ne veulent pas « commencer avec ça entre eux alors qu’ils sont tous égaux »… Nous intervenons une ou deux fois pour demander comment on pourrait faire autrement, mais aucune proposition n’est formulée. C’est soit sans, soit avec. Je demande que le débat soit clôturé, et que l’on passe au vote. L’institution « gêneur » est adoptée.

Dans la suite des débats, les perturbateurs vont jouer avec l’institution, contester la légitimité de celui qui l’a prise, pour démontrer que ça ne marche pas. Et effectivement, le responsable « gêneur » a tendance à en faire trop et les autres à le provoquer, jusqu’à ce qu’il soit obligé de les exclure, mais il n’ose pas le faire et ça discute. Nous aurions pu prendre cette responsabilité, ou nous déplacer près du responsable pour l’aider, mais nous voulions éviter de confirmer leur sentiment que, sans profs, ils n’y arriveraient pas.

Sauvé par le gong, il faut clôturer pour la pause de midi.

Le calme après la tempête

L’après-midi, nous commençons, avant l’ouverture du Conseil, par revenir sur la matinée : reformuler les acquis, les difficultés et l’intérêt des règles inscrites dans les Statuts du Conseil. J’insiste aussi sur le fait que les règles sont au service du Conseil et qu’on peut en ajouter, en retirer ou en modifier certaines. Qu’il suffit pour cela de demander au Président de les mettre à l’OJ d’un Conseil.

L’objet de l’après-midi est de voter pour le choix des projets prioritaires et de débattre sur la manière d’organiser le débat, dans les classes, entre chaque Conseil, sur notre rôle futur et sur les demandes qui devront être faites à la direction (temps, locaux, armoire, budget…). Pour le budget, je leur fais remarquer que si chaque élève donnait 1 euro pour le Conseil, ils auraient déjà +/-750 euros. Le point est mis à l’OJ du prochain Conseil.

À la clôture du Conseil, lors du « ça va – ça va pas » qui permet de rapidement exprimer son ressenti, la satisfaction domine, mais les craintes de se retrouver seuls sont là, à cause du débat houleux de la matinée.

Nous les félicitons pour la qualité du travail. Après tout, les débats ont été intenses, ils ont pris des décisions, appris à fonctionner ensemble, et cela dans des circonstances difficiles puisque nous sommes restés de 8 h 30 à 16 h (sauf pause de midi) enfermés dans une grande salle à 66.

Ce Conseil a fonctionné tant bien que mal toute l’année et est arrivé, en fin d’année, à formuler des propositions d’aménagement des locaux à la direction. Les difficultés ont été nombreuses, semble-t-il (fréquentation des Conseil, régularité, dates reportées), mais nous n’avons pas été sollicités pour y intervenir. Tout au plus quelques discussions avec le Président ou avec des représentants sur des questions de fonctionnement.

Fermeture éclair

Nous comptions sur la deuxième année pour ancrer cette pratique. Il fallait pour cela mieux soigner les élections des représentants de classe et relancer les Conseils le plus tôt possible. Nous comptions refaire, avec les représentants élus, une demi-journée de travail, mais la direction, nouvelle cette année, en a décidé autrement.

Il n’y a aujourd’hui plus de Conseil des élèves. Les délégués, élus selon la bonne vieille méthode, rencontrent, par degré, la direction et leurs éducateurs lors de « conseils des élèves ». Mais la direction n’en aura en réalité gardé que le nom. Dorénavant, ce seront des rencontres organisées et présidées par cette dernière. Dommage. C’est autre chose. C’est bien propre et bien rangé.

Nous persistons à penser que l’on ne peut s’en satisfaire.

La direction a balayé l’idée sans beaucoup d’égards pour ce qui avait été tenté. Apprendre à penser dans un conseil prend plus de temps et d’énergie que des rencontres présidées par des adultes, mais, au niveau pédagogique, l’effet est certainement plus durable.

Notes de bas de page

Notes de bas de page
1 Nous avons finalement dû organiser la formation dans l’école pour éviter de devoir payer la réservation d’une salle hors école.