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Annick CORNIL est professeure de français dans une école de Molenbeek et elle travaille depuis dix ans dans le cadre des GOPP (Gestion et Opérationnalisation des Projets Personnels).

Nous [1] l’avons questionnée au sujet de son travail...

M. : Pourrais-tu présenter le cadre de travail dans lequel vous fonctionnez en 7e ?
A. : En 7e nous avons deux classes : les travaux de bureau et les cours généraux. Le point de départ du projet est né de la Fédération de l’enseignement catholique qui nous a octroyé une plage horaire (six heures/semaine) qui permet aux élèves de prendre un temps pour réfléchir sur leurs projets. Ceux-ci peuvent concerner le présent (par exemple, « Comment réussir cette année ? ») ou le futur (réfléchir à l’année prochaine).

M. : Peux-tu expliquer comment vous organisez votre travail ?
A. : Il y a deux phases : la première s’étale environ jusqu’à la Toussaint et concerne plutôt un travail personnel de réflexion sur soi, en tant que personne, qui permet de faire le point sur « qui je suis aujourd’hui ? ». La deuxième phase travaille plus concrètement sur le projet personnel en lui-même, qu’il soit d’ordre professionnel ou plus personnel (voir exemples plus loin dans l’interview).
Nous sommes six professeurs pour environ quarante élèves. Dans la première phase, nous travaillons tous ensemble, le plus souvent en grand groupe. Cela va de l’utilisation de supports vidéo suivi de discussions aux activités sportives, en passant par des ateliers d’arts plastiques. Toutes ces activités sont supposées permettre aux élèves toute une réflexion sur soi. Il y a des ateliers que l’on anime nous-même, et d’autres où l’on fait appel à des personnes extérieures (psychologues, sociologues, planning familial). Cela nous permet aussi d’y participer et ainsi de nous positionner différemment. Ce n’est pas vraiment un travail de prof mais plutôt d’accompagnant où il y a une confiance mutuelle qui s’installe et qui est absolument nécessaire pour la suite du travail. Pour l’anecdote, cette année nous avons fait du mur d’escalade avec les élèves et le hasard a fait que plusieurs profs ont beaucoup « assuré » les élèves et en sortant l’un d’eux nous a dit : « Moi, j’ai compris, cette année-ci vous allez vraiment nous assurer, Madame ! »
Dans la deuxième phase, l’élève présente un premier projet qui peut être soit d’ordre professionnel (choix des études futures), soit des demandes plus personnelles (voir exemples plus loin). Nous nous répartissons le travail comme suit : sur les six professeurs, il y a trois professeurs ressources (recherche d’emploi, multimédias et langues), et trois superviseurs qui assurent les suivis des projets. Nous (superviseurs) répartissons les élèves en trois groupes selon les affinités des projets. Chaque élève a un professeur référent mais peut, à tout moment, travailler avec les professeurs ressources. Nous accompagnons les élèves dans leur projet, nous les voyons très régulièrement lors d’entretiens hebdomadaires (surtout au début) et réfléchissons avec eux sur les démarches à entreprendre. Nous accompagnons réellement l’élève dans l’évolution de son projet et nous faisons office de personnes relais (notamment lorsque le jeune est en extérieur, parfois pendant plusieurs semaines). Entre superviseurs nous nous voyons très régulièrement pour échanger sur les projets des élèves (une après-midi toutes les six semaines) où nous faisons le point ensemble.

M. : Peux-tu illustrer l’un ou l’autre projet par des exemples concrets ?
A. : Il y a des projets concernant le travail ou les études, et puis il y a les projets plus personnels.
Au niveau du travail, je me souviens d’un jeune qui avait le projet d’aller voir ce qu’étaient les pompiers. Sa première démarche a donc été d’aller dans une caserne d’où il est revenu avec l’idée d’être ambulancier. Nous avons cherché avec lui les différentes possibilités qui existaient pour suivre une formation de base de secouriste, formation qu’il a suivie pendant ce temps mis à sa disposition, ce qui lui a ensuite permis de faire un stage chez les ambulanciers. De retour du stage, l’élève nous a dit être très content de l’avoir fait mais que ce n’était pas ça qu’il voulait faire. Nous avons donc repris la discussion avec lui pour savoir ce qui l’avait intéressé dans ce stage et ce qu’il aimerait faire maintenant pour arriver finalement à l’idée de gardiennage de parc. Il a donc fait à nouveau des démarches pour prendre les informations nécessaires concernant les formations à suivre et il a passé plusieurs interviews au cours desquelles sa formation de secouriste s’est avérée un gros atout dont il a pu bénéficier. Actuellement, il est gardien de parc, employé avec un contrat à durée indéterminée !
D’autres exemples concernent des projets d’études. Je pense à trois élèves qui ont terminé un graduat en comptabilité après leur septième. Ces élèves ont pris le temps du GOPP pour d’abord se renseigner sur les écoles où ces études-là peuvent se faire, rencontrer des étudiants de première année, des professeurs et assister éventuellement à quelques cours en élèves libres. S’ils se décident à entreprendre ce type d’études l’année suivante, ces élèves utilisent alors le temps qui leur est donné pour préparer certains cours par rapport auxquels ils n’ont jamais eu aucune donnée (des cours de psychologie par exemple).
Nous n’avons jamais eu de projets « fous » comme devenir chirurgien ou pilote d’avion, ni aucune demande pour faire une licence universitaire. Par contre, nous avons déjà eu des élèves qui veulent faire l’interprétariat et notre travail consiste alors à les accompagner dans leurs démarches concernant les études à entreprendre, sans casser leurs rêves mais en les confrontant à ceux-ci. Dans la discussion, l’important est de pointer les motivations, liées au métier, qui sont le plus souvent l’attrait des voyages à travers les langues et qui ne correspondent pas forcément à la réalité du métier. Alors, on se dirige plus vers le tourisme, l’accueil, ou éventuellement le projet de partir à l’étranger l’année suivante. Tout notre travail consiste à rebondir sur le projet.
Nous avons également d’autres projets plus personnels liés par exemple à des passions, comme ce jeune qui nous a proposé un projet de création de vêtements et qui nous a demandé s’il pouvait utiliser ce temps donné pour avancer dans son projet, parce qu’il avait la possibilité de travailler avec une a.s.b.l. Nous avons donc rencontré les gens de cette association et nous nous sommes rendus compte que la possibilité de se libérer durant la semaine pourrait lui être utile pour avancer dans ce projet. Les choses étant clairement négociées, ce jeune a pu mener à bien son projet personnel. Dans le même genre, un jeune qui chantait dans un groupe de rap avait envie de créer un clip vidéo. Il travaillait également avec une a.s.b.l. qui permettait ce projet, mais le fait de se libérer durant la semaine lui permettait de gérer lui-même toute la recherche de sponsors, celle de budgets, et l’a.s.b.l. trouvait intéressant qu’il puisse être impliqué dans cette recherche-là. Nous l’avons donc libéré chaque mardi après-midi tout en gardant un contact régulier avec l’ a.s.b.l. pour qu’il puisse faire tout ça.
Enfin, il nous arrive d’avoir des demandes encore plus personnelles... Je pense plus particulièrement à deux filles qui vivaient de grosses difficultés et désiraient en parler dans le contexte de ces heures-là. La proposition à ce moment-là fut de les mettre en contact avec des centres de guidance où elles ont utilisé le temps du GOPP pendant toute l’année pour faire une psychothérapie. À ce moment-là il n’y avait bien évidemment aucun retour vers nous en terme d’évaluation. La seule chose était qu’à un moment donné, si pour une raison ou une autre, l’une d’elle décidait d’interrompre cette thérapie, elle devait nous signaler qu’elle l’interrompait et l’on voyait alors avec elle comment on reprenait le projet. Mais toutes les deux l’on fait jusqu’à la fin de l’année...

M. : ... et le rôle de l’école dans tout ça ?
A. : On peut se poser la question, en effet... et aussi se demander « et après ? » La question se pose tout le temps, pour tous les élèves. Dans ce cas-ci, je pense que l’école a été pour elles une porte qu’elles ont pu ouvrir parce que le milieu familial ne leur permettait pas de dire ces choses-là. Donc, si c’est ici l’après-midi, personne ne va surveiller à quoi on utilise ce temps-là. Ce qui était évident, en tout cas, c’est que l’une d’elle, qui était en décrochage scolaire complet, a très bien réussi sa septième et donc ça a au moins permis ça. Ça l’a aidé au moins, je pense, à se « rassembler » suffisamment pour réussir cette année-là et en fin d’année on avait le sentiment qu’elle allait mieux. Je me dis qu’on a pu, par le temps qui était là, lui permettre ce contact, cette écoute-là qui, je pense, lui a fait du bien pendant tous ces mois-là. Mais il faut bien se rendre compte que le milieu de l’école est un milieu protégé et protecteur, et quoi qu’on fasse et qu’on le gère au mieux, quand ils en sortent, pour certains élèves, ça redevient très difficile...

M. : Pour terminer, quelle évolution pour le GOPP ?
A. : Au fur et à mesure des années, nous avons de plus en plus de personnes ressources autour de nous. Nous avons même des anciens élèves, comme notre gardien de parc (voir début de l’interview) qui est devenu personne ressource pour nous. Il y a donc toute une série de projets pour lesquels nous avons quelques personnes de référence où l’on sait qu’on peut envoyer les élèves, parce que ces personnes prendront le temps nécessaire, parce qu’ils ont compris à quoi servait ce temps. Au-delà de l’accompagnement, il est important que les personnes ressources puissent parler avec les élèves, les écouter, les interpeller, en-dehors de nous. Parfois ce sont des personnes que les élèves ont envie de revoir et tant mieux si ça les fait avancer. Nous aussi ça nous fait avancer, parce que ce sont des personnes qui nous renvoient plein de questions concernant notre fonctionnement et nous font réfléchir... L’une des évolutions du projet a été, par exemple, la mise en place d’un carnet de bord qui est devenu une des exigences du cours. Il s’agit d’un carnet que les élèves rédigent sous forme de comptes-rendus et que nous lisons. C’est important que nous sachions ce qui s’est fait et les réflexions que ça a suscité chez l’élève.
De manière générale, nous sommes enthousiastes quant à l’évolution positive du GOPP ces dernières années...

notes:

[1Christel de Hertogh, d’après les propos recueillis par Miguel LLOREDA auprès de Annick CORNIL