Recherche

Commandes & Abonnements

Mots-clés

Des élèves vivant dans la précarité, orientés massivement, dès leur enfance, vers l’enseignement spécialisé, c’est un constat accepté !
Mais quel est l’avis des jeunes qui le vivent ?

Retour quatre ans en arrière. Les jeunes qui ont participé à un projet pilote en croisement des savoirs : « Pour une école où tous réussissent [1] » n’échappent pas à cette relégation vers le spécialisé. Certains sortis de cet enseignement ne savent lire et écrire que difficilement ou pas du tout. Nous avons interviewé individuellement quatre de ces jeunes ayant l’expérience de la précarité et qui ont été/sont scolarisés dans l’enseignement spécialisé.

Désappropriation du parcours scolaire

Le Pacte pour un enseignement d’excellence vise une orientation positive où l’école donne les moyens à l’élève d’être acteur de son choix de parcours scolaire en vue de prendre une place active dans la société. Mais cela ne semble concerner que la relégation du général vers les formes techniques et professionnelles. Tout se passe comme si on admettait qu’entrer dans cette autre école qu’est le spécialisé, c’est être poussé dans un enseignement qui, certes, s’adapte avec bienveillance aux difficultés de l’élève, mais qui lui confisque son ambition scolaire et donc, ses perspectives d’avenir. On est désespéré quand on y rentre.
D’ailleurs comment y arrive-t-on ? J’ai été placée en enseignement spécialisé parce que j’ai fait des tests et plus moyen de récupérer. J’avais pas le choix, je m’en foutais. En un claquement de doigts, sans vraiment savoir pourquoi. Je n’ai plus aucun souvenir. De toute manière, c’est pas nous qui décidons, non moi, j’ai eu le temps de me taire. Dans les quatre témoignages, l’orientation vers le spécialisé s’est imposée, brutalement : directement on m’a mis dans une école spécialisée, directement. Dès l’école primaire, sans qu’ils puissent prendre part à ce choix : à mon avis, c’est le directeur et la prof qui ont discuté pour me diriger vers le spécialisé. C’est les parents, les assistants sociaux. Le saj aussi qui décide à notre place. Des personnes qui viennent nous voir là tout le temps et qui disent que tu dois aller au spécialisé. Et sans vraiment laisser de solutions alternatives.
Quelles en sont les raisons ? Mais, tu comprends pas, t’as un petit retard. C’est pas une blague, j’avais aussi un retard mental. Certains justifient ce diagnostic par un système scolaire à plusieurs vitesses : j’étais trop âgé et en même temps, j’avais des difficultés à suivre pour certaines matières. Y’en a, c’est rien que pour leur caractère, y’en a c’est pour la vitesse, y’en a : ils savent pas lire et écrire. D’autres encore développent l’idée que : c’est pas qu’ils sont débiles, c’est qu’ils savent moins facilement. Parce qu’un élève dans l’es est capable de faire ce que fait un élève dans l’enseignement normal, mais plus difficilement. Il faut parler un peu plus longtemps, il faut surtout mieux expliquer avec d’autres mots.
Savent-ils où ils en sont et ce que cela signifie ? L’un dit : Je suis en type 1. Je sais pas c’est quoi. Un autre en type 2, c’est… type 2 et 3 en même temps. Non, on m’a jamais dit (à quoi ça correspond).
Quelles sont leurs ambitions ? Trouver un travail, avoir un diplôme.
Malheureusement, ce n’est pas gagné, nous confie celui qui est sur le marché du travail : j’ai une attestation. J’ai travaillé un an dans la voirie pour la commune, mais après, ça n’a pas été parce qu’il y a eu des différences et tout, comme je venais du spécialisé.
Les supérieurs ont préféré me licencier. Le prétexte, c’était que moi je n’arrivais pas à m’adapter aux ouvriers alors que mes collègues disaient que je travaillais très bien. Ils auraient pu continuer pendant deux ans parce qu’ils avaient leurs indemnités puis voilà. Résultat : maintenant, le travail, c’est plus trop ça.

Dévalorisation par l’école et la société

Dans cette école ordinaire, qu’ils qualifient tous les quatre d’école normale pour des élèves normaux, les profs ont tendance à vachement rabaisser les gens. C’est comme une façon pour eux de pousser les autres à faire mieux. Ils voient un enfant plus faible, alors ils vont être là à l’engueuler tout le temps, comme ça, les autres ils vont avoir peur de faire aussi des mauvaises notes et d’être comme lui.
Les jeunes témoignent d’une dure expérience de stigmatisation portant aussi bien sur leurs difficultés d’apprentissage, on m’a laissé une étiquette dans le front… Ouais, il sait pas lire… ha, ha, ha,… il sait pas écrire… ha, ha, ha que sur leur comportement : J’ai ennuyé la prof pour pas qu’elle me mette au fond et après un certain moment, on m’a renvoyé. Et comme il y a que moi qui avais la grande bouche du normal, c’est moi qui ai parlé et les autres sont restés.
Ils doivent alors quitter cette école normale et se retrouvent dans une école d’enseignement spécialisé qui fait fort école pour handicapés, pour les personnes qui ne savent pas suivre, parce que c’est plein de gens comme ça, il y en a c’est au niveau du comportement, d’autres qui ne savent pas suivre.
L’arrivée dans une école d’enseignement spécialisé est parfois un soulagement à la mesure de la violence crée par la compétition, la relégation et les moqueries : Le spécialisé, j’aimais bien, on pouvait plus facilement se faire des amis parce qu’on était tous les mêmes… La vie privée n’était pas dévoilée, donc pas de préjugés.
Il n’en reste pas moins que le passage de l’ordinaire vers le spécialisé entraine un sentiment d’exclusion, de perte de l’estime de soi et de honte. : c’est pas gai d’être en spécialisé, en fait on croit qu’on n’est pas les mêmes que les autres. Y a des autres, ils sont en ordinaire et nous on est en spécialisé… Les gens de l’école normale, ils pensent : je suis en normal pas en spécialisé et alors ils nous traitent de gogols et tout. L’autre jour, j’ai pleuré. Un autre raconte : quand je vois mes amis du normal, j’ose pas dire spécialisé, parce que certains se moquent. Alors je dis : le mot spécialisé, ça veut rien dire. Donc après, il a plus rigolé. Un jour ça peut t’arriver. Il perçoit donc son passage dans le spécialisé comme un coup du sort, sans appel. Depuis, il se protège des moqueries : maintenant, je dis école tout simple. Sinon, ils posent des questions bizarres. Ce stigmate les marque à vie comme le montre le témoignage du jeune qui vient de recevoir son c4 dans l’entreprise de travail adapté (voir plus haut).
Chacun trouvera un moyen de s’adapter à cette relégation dans le spécialisé par l’acceptation ou au contraire le retournement du stigmate. Comme ce jeune qui semble résigné : je ressens plus rien maintenant, j’ai l’habitude maintenant, même s’il reconnait que c’est trop la honte. Ou au contraire une autre qui dit : moi, ça m’a jamais dérangée de dire que je venais de l’enseignement spécialisé. Si tu trouves ça débile, c’est que c’est toi qui as un retard.

Ressources positives de l’enseignement spécialisé

À contrario de cet enseignement ordinaire qui casse et exclut, les jeunes parlent d’une manière positive des professeurs et méthodes de l’enseignement spécialisé. Ils ont trouvé dans quasi toutes ces écoles, un espace où ils peuvent être écoutés et encouragés à dépasser leurs difficultés. L’élève n’est plus considéré comme le problème, au contraire il est mis au centre des préoccupations : Les autres écoles que j’ai faites, c’était tu comprends pas, ben, tu te démerdes. Là, autant de fois qu’on en a besoin, on nous réexplique. Sauf, naturellement, au contrôle. Si on comprend pas, ils font avec d’autres mots. Notre école part du principe que si tu comprends pas c’est que c’est le prof qui sait pas expliquer.
Tous les quatre expliquent que les professeurs s’adaptent aux élèves et ne laissent personne de côté. Bien sûr, dans l’es, il y a aussi des profs qui rabaissent les élèves, des profs démotivés. En spécialisé les profs disent : moi je m’adapte à vous. C’est bien parce qu’ils s’adaptent à l’élève, ils ne laissent pas un élève de côté.
Ainsi, les jeunes mettent en exergue les relations humaines qui se nouent avec les profs, caractérisées par la bienveillance et l’absence de jugements et qui jouent un rôle non négligeable sur le bienêtre en classe et donc sur leur progression scolaire. J’étais à X, là-bas punaise j’ai super super super bien avancé, avant j’étais comme ça [signe négatif de la main] et là j’ai tout remonté, j’ai super bien avancé punaise ils ne nous laissent pas sur le côté, eux. Les profs sont tout le temps derrière nous ça c’est bien ça, ils nous montrent il faut faire ça d’abord fais le tout seul, si vous arrivez pas vous pouvez m’appeler, moi j’arrivais pas hop il m’a aidé et petit à petit j’ai réussi. Je me rappelle l’année passée, on a eu un examen directement j’ai même pas recopié sur les autres, j’ai direct tout fait parce que j’avais directement bien mémorisé bien compris et tout et maintenant ben voilà je remonte la côte. J’ai plus changé d’école, je reste là, je suis beaucoup mieux là. Ils reprennent confiance parce qu’ils sont pris au sérieux.
Les jeunes soulignent également les méthodes pédagogiques mieux adaptées. Ils apprécient que les apprentissages soient davantage axés sur des aspects pratiques professionnalisants : dans le normal, ils apprenaient, mais pas bien, et du coup j’ai choisi la mécanique alors que j’apprends bien ici on fait de la pratique, on fait sur des vraies voitures tandis que dans le normal, ils écrivent sur des feuilles. Ils nous disent que les enseignants répètent davantage, expliquent d’une autre manière et le rythme individuel de chaque élève est davantage respecté.
Ils apprécient particulièrement les pratiques pédagogiques collaboratives entre élèves telles que l’école démocratique (système de parrainage entre élèves), travail en (sous-)groupe : on est dans une table ronde, on parle entre nous, on s’aide pour tout, on est en équipe.
Toutefois, certains constatent leur baisse de niveau : avant, j’écrivais vite et bien et puis mon niveau a descendu.
Ces jeunes issus d’un milieu précaire identifient avec précision ce qui les soutient dans l’enseignement spécialisé. Néanmoins, cette école est vécue comme une relégation subie et source de honte qui les exclut de ce que tous nomment normale. Si l’école notait dans le diplôme « École communale », alors oui, je resterais. Ces jeunes, ils demandent que l’école soit l’école pour tous, une seule école où tous réussissent !

ps:

Malorie Madoë, Benjamin, Freddy, Jules (jeunes liés à ATD QM)
Bénédicte De Muylder, Michèle Vleminckx (alliées ATD QM)
Arnaud Groessens (détaché pédagogique ATD QM)

notes:

[1Pour une école où tous réussissent, production collective du Groupe de croisement des savoirs « Nos ambitions pour l’école  », 2017, Changements pour l’Égalité et ATD Quart Monde.