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Timour, Buck Danny, Johan et Pirlouit, Benoit Brisefer, Jerry Spring... C’est avec eux que tout a commencé.

L’activité du mercredi après-midi

Des livres pour ouvrir le monde

Je devais avoir une bonne dizaine d’années. Chaque mercredi après-midi, je quittais la maison et je filais vers un autre monde. Une maison bien anonyme d’une rue de Bruxelles. Une grande fenêtre, au rez-de-chaussée, un peu surélevée, qui m’empêchait à l’époque de regarder à l’intérieur. La porte à gauche. Deux ou trois marches. Un petit couloir. Puis deux pièces en enfilade. Une dame grisonnante, qui nous accueillait toujours avec le sourire. Une grande table, où d’autres enfants étaient déjà bien concentrés. Partout autour de moi, des BD et des livres « pour la jeunesse ». La magie de la bibliothèque enfantine commu nale...
À l’époque, la télévision n’avait pas encore fait son entrée chez nous. Il n’existait ni Internet, ni MSN, ni DVD. Le rendez-vous du mercredi après-midi était une fracture dans ma vie d’écolier, un autre espace-temps. Durant deux heures, je plongeais d’un livre à l’autre. Le temps était limité. Tout était librement accessible, mais il fallait lire sur place. Dans le silence, dans le respect des autres. Il n’y avait pas une seconde à perdre. Je devenais pilote de chasse, chevalier ou cowboy. Je passais avec facilité d’un monde à l’autre. Souvent, je reprenais une histoire déjà lue quelques semaines plus tôt. Finalement, après une longue apnée, je sortais de ma bulle d’histoires animées. Et sur le conseil avisé de la responsable, j’emportais un précieux exemplaire de la Bibliothèque rose ou verte pour quelques jours. Le soir, dans mon lit, l’imagination cavalait de plus belle. Les pages défilaient vite tant brulait l’envie de retourner à la bibliothèque revivre ce frémissement du moment où l’on fait le choix d’un livre. Et puis, il fallait le remettre à temps !

Lire des briques

Quarante ans plus tard, je fréquente toujours une bibliothèque communale. En circulant entre les rayonnages des « grands », l’émotion est intacte.
La lecture « en urgence » de mes jeunes années m’a clairement façonné. Avec des acquis, qui distinguent certainement les « gros » lecteurs réguliers des autres.
Tout d’abord, une capacité de concentration et d’évasion. Il faut pouvoir rapidement entrer dans le monde de l’auteur, il faut être aspiré par l’histoire. C’est tout l’art de la bande dessinée de très rapidement réussir à vous absorber. Heureux, les lecteurs qui ont un jour raté leur arrêt de tram ou leur gare parce qu’ils étaient plongés dans leur livre. Heureux ceux qui se construisent un abri bien protégé. Pour jouir de la lecture, il faut être capable de s’isoler mentalement, de se concentrer et de libérer son imaginaire. On se rendra alors compte que c’est le récit qui tient en haleine, et non la succession de mots. Des portions de phrases, voire des passages entiers pourront ainsi être « oubliés » selon une alchimie bizarre, sans que cela nuise ni au plaisir (que du contraire bien souvent) ni à la compréhension de l’ouvrage.
Si cette disponibilité intellectuelle est là, le tabou des « briques » de plusieurs centaines de pages, qui découragent aujourd’hui mes enfants, tombe. Jeune adolescent, j’ai eu une période Émile Zola puis les auteurs russes. Les livres étaient épais certes, mais ils ouvraient vers des mondes si passionnants, si dépaysants. Comme dans un autre domaine, Dune, Le Seigneur des anneaux (bien avant les films...) ou la saga des Enfants de la Terre (ou demain Millenium). Des milliers de pages qui ont souvent laissé de meilleurs souvenirs que bien des Prix Goncourt, qui laissent en tout cas des empreintes plus fortes compte tenu du temps passé avec les personnages. Il faut oser les briques. De grâce, osez les briques.
Tout a démarré dans une simple salle de lecture. Une salle où les livres étaient rangés par personnages. Mes héros, chaque semaine, au même endroit. Une salle où l’on chuchotait pour ne pas déranger ses camarades. Une salle où se révélaient des passions.
Ces salles ont bien changé. Mais il en existe toujours. J’en connais. Et le regard de certains enfants, qui les fréquentent très assidument, est toujours le même. Lumineux.
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