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L’article qui suit n’est pas pédagogique. Mais il propose quelques notions précieuses pour tenter de faire de l’histoire autrement qu’en alignant dates et anecdotes. Outils valables aussi bien en histoire de la technologie que de la littérature. Il reste du boulot, pour mener à bien une « autre histoire » dans le monde scolaire.

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L’histoire d’une technologie se résume souvent à quelques noms d’inventeurs dont les découvertes sont souvent présentées comme le fruit d’un homme isolé. À part quelques anecdotes plus ou moins légendaires, il est rarement question du contexte ou des facteurs sociaux et économiques qui ont poussé dans telle ou telle direction. On aborde peu le rôle des groupes qui ont gravité autour de l’invention - voire autour des « inventeurs ». On parle peu des échecs qui se sont peut-être succédé avant que la « bonne » technologie ne se socialise et se stabilise.

Les projets qui sous-tendent les technologies

Et, dans ces conditions, l’histoire des technologies semble peu intéressante. Pour présenter l’histoire d’une technologie en lui donnant du sens, Wiebe Bijker propose de considérer la construction sociale d’une technologie.
C’est à partir du vélo qu’il illustre sa démarche et ses concepts mais on peut facilement appliquer son approche à d’autres technologies. Cela montre que les technologies ne tombent pas du ciel, qu’on ne les découvre pas non plus comme l’on découvrirait une pépite d’or dans une rivière, mais qu’on les invente à travers un processus social, et que cette invention peut se raconter.

Des concepts pour relater l’histoire d’une technologie

Les groupes sociaux pertinents
Ce sont des groupes qui ont influencé (de près ou de loin) les développements de la technologie considérée. L’identification de ces groupes sociaux pertinents permet de clarifier certaines modifications ou certaines interrogations apparues au cours de l’histoire.
Par exemple, pour le cas du vélo, et plus particulièrement de la Grande Bi (dans les années 1870), un des groupes sociaux pertinents est celui des jeunes hommes riches et sportifs. Ils ont joué un rôle dans l’agrandissement du diamètre de la roue avant pour les rendre plus rapides pour les courses.
Un autre groupe pertinent était celui des jeunes femmes bourgeoises. Étant donné leurs longues jupes, l’insécurité sur les Grandes Bis et leur devoir de se comporter toujours en Lady, elles ne pouvaient se balader sur les bicyclettes. Ainsi apparurent des Grandes Bis avec deux pédales d’un même côté. Mais cette idée n’a pas eu le succès escompté. Notons aussi qu’elles ont influencé la mode, avec les pantalons en dessous des longues jupes.
L’analyse de ces groupes fait comprendre certaines modifications du vélo. Son histoire revêt ainsi un caractère plus social.

Le concept de solution-problème
Ce concept renvoie à l’analyse des problèmes et des solutions (techniques, de sécurité, culturels, économiques, ou autres) envisagés dans les différents groupes sociaux pertinents. On peut ainsi suivre l’évolution des développements tout en comprenant leurs origines et les projets qui étaient à la base des modifications.
Par exemple, pour la bicyclette, pour pallier le problème de sécurité (problème identifié par les femmes et les personnes plus âgées entre autres), on a rajouté une roue à la Grande Bi et modifié quelque peu sa structure pour introduire l’ère des tricycles (fin des années 1870). Mais il était plus difficile d’éviter les pierres avec trois roues qu’avec deux ! De plus, lors de chutes, le conducteur se retrouvait souvent coincé entre les roues du tricycle. Ainsi, malgré leur succès commercial considérable, ils n’offraient que des solutions partielles aux problèmes de sécurité.
Ces solutions aboutirent à l’apparition des « Grandes Bis plus sures » caractérisées par une modification de la structure de base. D’abord, on recula la selle pour un meilleur équilibre (cfr. « l’Xtraordinary »), mais le poids du cycliste se retrouvant sur la petite roue, les vibrations augmentaient. On amena ensuite les pédales plus vers l’arrière vu l’éloignement de la selle, on inclina aussi la fourche plus vers l’arrière, etc.
À côté de toutes ces tentatives pour résoudre le problème sécurité sur la Grande Bi, il y avait aussi une tendance au changement radical (de forme, de mécanisme, etc.). Une des solutions radicales pour pallier le problème de sécurité fut d’inverser l’ordre de la grande et de la petite roue (cfr. « la Star »).
Malgré l’émergence de tous ces types de « Bicyclettes plus sures », beaucoup de gens restaient persuadés qu’elles ne supplanteraient jamais la Grande Bi. Les problèmes de boue sur les pieds, de perte de puissance à cause de la chaine, et surtout les vibrations sur la roue arrière n’ont fait que renforcer cette idée. Ainsi les « Bicyclettes sures » n’étaient pas considérées comme une menace pour le marché de la Grande Bi et des tricycles. Ce qui n’allait pourtant pas tarder avec l’arrivée des pneus à air.

Le concept de flexibilité interprétative
La flexibilité interprétative est le terme utilisé pour désigner le fait qu’une même technologie peut revêtir diverses significations, ou être perçue différemment, selon divers groupes sociaux.
Ce point de vue met en évidence le fait que les technologies naissent dans un processus social et qu’il n’y a pas de critères précis permettant de juger qu’une technologie fonctionne ou pas. Cela ne dépend pas de l’objet technique lui-même mais bien de la signification qui lui est donnée par les groupes sociaux. Une technologie, aussi bonne soit-elle d’un point de vue technique, ne sera jamais « au point » si elle n’est pas acceptée socialement. Son « bon » fonctionnement ne dépend pas que de ses propriétés intrinsèques.
Par exemple dans le cas de la Grande Bi, le groupe des jeunes hommes riches et sportifs la considéraient comme une machine fonctionnant bien. Le fait que la conduite soit dangereuse et risquée ne faisait qu’accentuer leur attrait pour la Grande Bi. En effet, cela leur permettait d’exhiber leurs talents athlétiques dans les parcs et d’impressionner les jeunes dames. Ainsi, une signification accordée à la Grande Bi était celle d’une « bicyclette de machos ».
Pour le groupe de non utilisateurs (personnes âgées, jeunes femmes, etc.), la Grande Bi représentait avant tout un engin dangereux (difficulté d’y monter et d’en descendre, danger de passer au-delà du guidon, etc.). Bref, ils lui accordaient une signification de « bicyclette dangereuse et peu sure ».
De même, l’introduction du pneu à air fut perçue comme un « pneu anti-vibrations » par certains et comme « pneu pour grande vitesse » par d’autres.

Le concept de clôture et de stabilisation
Le concept de clôture, dans le cas de l’analyse d’une technologie, signifie l’affaiblissement de la flexibilité interprétative de l’artefact : parmi les diverses significations d’un artefact, données par les différents groupes sociaux, une devient prédominante et commence à s’imposer alors que les autres significations s’affaiblissent ou disparaissent. On a alors l’impression qu’il n’y a qu’une façon de voir la technologie qui s’est établie et stabilisée. Dans ce sens, une production scientifique, une thèse de doctorat, ou un système technologique sont clôturés quand ils sont fixés dans une forme et un sens stables. La clôture a ses avantages : on se fixe ; et ses inconvénients : on se fixe ! La clôture définit des limites, mais est nécessaire pour avoir quelque chose d’opérationnel.
Le passage de « l’expérience tend à prouver l’existence de X » à « X existe » indique une augmentation du degré de stabilisation de X. Des considérations semblables peuvent être pertinentes dans le cas d’une technologie, en analysant les différentes définitions et descriptions données lors de déclarations sur un artefact. Dans le cas d’une technologie qui se stabilise, elles deviennent de plus en plus précises. Une technologie (ou une théorie scientifique) n’est pas encore inventée tant qu’on n’a pas atteint un certain degré de clôture et de stabilisation : il faut qu’elle se standardise pour qu’elle existe comme technologie.
En ce qui concerne la bicyclette, la stabilisation a commencé avec le mouvement des « bicyclettes plus sures ». Leur forme plus pratique, l’introduction des pneus à air, etc., ont eu raison des derniers utilisateurs des Grandes Bis. La stabilisation ne s’est pas faite directement car il a fallu se décider entre deux types de mouvements des pédales (rotation ou mouvement de haut en bas) et plusieurs types de structure du cadre du vélo (en forme de croix ou de diamant). C’est finalement le mouvement de rotation et le cadre en forme de diamant qui se stabilisèrent, c’est-à-dire qui s’imposèrent.
On peut dire que la bicyclette moderne a commencé à exister - c’est-à-dire à prendre une forme stable et standardisée - vers la fin de XIXe siècle.
Elle avait une forme de diamant, des roues de mêmes diamètres et une chaine reliée à la roue arrière. Dès 1895, la stabilisation était telle qu’un journaliste parlait de la « bicyclette » pour décrire une machine à petites roues, avec une chaine reliée à la roue arrière et en forme de diamant.

Conclusion

L’histoire d’une technologie n’a rien de linéaire. Au contraire, l’histoire est comparable à un réseau où chaque maille, prise seule est insignifiante, mais reflète toute son importance lorsqu’elle est considérée dans son ensemble.
Certaines représentent des personnes ou groupes d’acteurs, d’autres correspondent à des solutions technologiques (ayant connu un succès ou non), ou encore à des situations, économiques ou sociales particulières.
L’histoire devient alors colorée et vivante. Elle acquiert un certain relief (une non-linéarité) qui lui donne du sens. Ainsi, en tenant compte de tous ces aspects, il devient possible de montrer aux élèves que les technologies sont faites par et pour les humains. Bref, les technologies sont des constructions sociales. Alors, raconter le développement d’une technologie (ou d’une théorie scientifique), n’est-ce pas encore faire de l’histoire ?