Recherche

Commandes & Abonnements

Récit d’une pratique « pas au programme ». Pendant trois années scolaires, dans mon collège d’Aubervilliers, en Seine-Saint-Denis, j’ai travaillé avec une quarantaine d’élèves volontaires sur le thème de l’histoire de la mode.

Le travail se faisait dans le cadre d’un atelier scientifique, à raison de trois heures hebdomadaires, en plus de leurs activités obligatoires, le mercredi après-midi.
J’ai choisi de faire travailler les élèves sur l’histoire de la mode parce que je voulais aider mes élèves à former leurs gouts au-delà de leurs gouts spontanés ; à percevoir et à dépasser la dimension sociale des pratiques vestimentaires ; à regarder, derrière les strass et les paillettes des défilés de mode, les petites mains des ateliers et les métiers, ce qu’il y a d’autre à part le styliste et les tops modèles.
Et puis je voulais tisser des liens entre des mondes qui s’ignorent : la banlieue et la mode en général, la banlieue et Paris. Mes élèves ont travaillé sur ce thème en faisant toutes sortes de recherches en bibliothèque, sur Internet, mais aussi en allant dans les musées consacrés à la mode (à Paris, nous sommes gâtés, il y en a deux !) et dans les expositions gratuites, organisées par les grands magasins (Printemps et Galeries Lafayette).

Changer son regard sur le quartier

Changer d’habit, changer de regard

Ensemble, nous avons découvert huit expositions sur des thèmes variés tous liés à la mode : les excentriques, le noir, les créateurs superstars, la mode et l’enfant, les jeunes créateurs, les nouveaux matériaux et les nouveaux tissus, les modes de tissage des tissus, les maquillages et ornements des Indiens d’Amazonie. Pour les élèves, ce furent des découvertes et une aventure aussi. La plupart d’entre eux n’étaient guère familiers des musées, ni des grands magasins.
Sortir dans Paris, dans les « beaux quartiers » était tout aussi nouveau. La première année, l’une des expériences marquantes fut la visite des ateliers Hermès, à Pantin, à quelques minutes d’autobus de notre collège. Stupeur chez mes élèves : « Je passe tous les jours devant, et je ne savais pas qu’ils étaient là, à côté de chez moi » fut la première réaction de Maimouna.
Les savoir là a changé son regard sur son quartier. Ce n’était pas qu’un lieu de relégation. Dans ce temple du luxe discret, aux antipodes de ce que mes élèves identifient comme luxueux, ce furent de nouvelles découvertes. Mes élèves ont compris et identifié quelques-unes des raisons qui justifient les prix d’un produit de luxe : le travail à la main, les tissus, le processus d’élaboration d’un vêtement de luxe puis les étapes de sa fabrication. Ils ont découvert les divers métiers possibles en dehors de styliste, notamment celui de modeliste.

Tous grands couturiers !

Derrière la marque, et ses marges bénéficiaires qu’ils imaginaient stratosphériques, ils découvraient du travail manuel très qualifié, très minutieux, doté d’une valeur en soi. Cela n’était pas rien.
Les deux années suivantes, nous avons eu la chance de rencontrer et de travailler avec un professeur de l’école d’arts appliqués Duperré, Marie Rochut et ses étudiants. Marie Rochut anime une fois par mois au Musée de la mode et du costume situé dans le palais Galliera, un atelier très original, intitulé « Habitez vos habits ». Sans savoir en quoi il consistait réellement, je savais seulement que mes élèves seraient filmés ou photographiés. Je les y ai inscrits un samedi matin. Ensemble (je m’y suis évidemment aussi investie personnellement) nous avons vécu une expérience très originale que nous avons renouvelée quatre fois.
Marie nous a proposé de créer sur nous-mêmes des tenues vestimentaires à l’aide de vieux vêtements récupérés, de tissus, de matières diverses, en toute liberté. Un pull pouvait être enfilé comme pantalon, une chemise se nouer sur la tête, un tissu se draper dans tous les sens possibles, sur tous les endroits du corps possibles, trois jupes se superposer à l’endroit ou à l’envers. Seuls la couleur et le motif (pois, carreaux, rayures) étaient imposés pour donner une unité. Tous les tissus et vêtements étaient d’ailleurs rangés sur des tables par couleur et par motif. Enfin, il n’y avait qu’une minuscule petite glace, ce qui a permis à tous de se lâcher plus facilement.

Se voir beaux

Toutes les tenues étaient des co-créations. Marie et ses étudiants nous aidaient en suggérant un ajout, un déplacement, le retrait d’un tissu ou d’une pièce de vêtement. Quand les tenues leur semblaient achevées, les étudiants de Marie nous prenaient en photo dans un décor créé dans l’instant, avec quelques tissus accrochés au mur, en rapport avec l’impression visuelle provoquée par elles sur eux.
Vingt-cinq élèves ont fait au moins une fois ce travail, y compris sept garçons. Pour tous ce fut un moment fort. Les garçons ont osé se mettre en jupe (ils avaient pour consigne d’incarner des samouraïs). Les filles se sont surprises aussi les unes les autres par leurs audaces. Sofia et Bintou, par exemple, ont bluffé leurs camarades en n’hésitant pas à se faire de fausses poitrines, de fausses fesses, énormes.
Et puis ils se sont vus beaux en dehors des clichés qui étaient les leurs jusque-là : beaux comme les beautés, exotiques ou pas, des tableaux de Paul Gauguin ou d’Henri Matisse. Beaux tels qu’en harmonie avec eux-mêmes, leurs origines multiples, et leurs histoires actuelles de garçons et de filles de la banlieue.

Petits bougés

Certes, cela n’a pas transformé fondamentalement leurs gouts : les déterminants sociaux en banlieue ouvrière sont très forts, plus qu’ailleurs, mais cela a ouvert chez eux un espace de curiosité, et cela a contribué un peu à restaurer leur narcissisme. Tous, sauf un garçon, ont accepté et conservé les photos faites lors des différentes séances. Plusieurs filles se sont constitué des albums qu’elles gardaient en permanence sur elles, et qu’elles ont montrés autour d’elles.
Quand nous avons accueilli dans notre collège Marie et ses étudiants, les filles ont dit publiquement devant certains de leurs camarades et leurs professeurs leur fierté d’avoir fait ces photos. Plusieurs d’entre elles, qui se cachaient jusque-là derrière leurs survêtements gris muraille comme le font la plupart des filles du collège et de la banlieue plus généralement, ont osé porter des bijoux et du maquillage, affirmant ainsi une féminité discrète qu’elles se gardaient bien de mettre en avant auparavant. « Je me suis sentie libre, plus vivante, et plus sure de moi », a écrit Assanatou pour rendre compte de ce travail.
Je suis fière d’avoir aidé à cela. En revanche, cela n’a pas toujours été facile d’accompagner et de défendre la pertinence de ce travail auprès des professeurs comme des élèves, même lorsque la presse s’en est fait l’écho. Le 8 mars 2003, le journal Libération a publié des photos et des entretiens avec mes élèves. « Étoffes de soi », a titré le journal. Vaste programme « pas au programme », mais pourquoi pas ?