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Le français écrit utilise les lettres du latin. Seuls les érudits écrivaient au Moyen-Âge et ils n’écrivaient qu’en latin. Les premiers textes attestant une langue différente du latin commencent à apparaitre vers le 9e siècle.

La langue française (il faudrait parler des langues françaises, plusieurs façons de parler cohabitaient à l’époque, comme aujourd’hui, mais sans qu’il y ait une dominance établie et reconnue) possédait déjà des sons étranges inconnus du latin, notamment les voyelles « nasalisées » comme an, on ou in, typiquement françaises. On les a longtemps écrites avec une barre au-dessus, ce qui donnait Ā au lieu de « an » aujourd’hui. L’Alphabet Phonétique International a repris cette notation : ã.
_ Le français possède seize sons-voyelles alors que le latin n’en possédait que six. Pour écrire les seize sons-voyelles, nous ne disposions donc que de six lettres (dont deux doublons : i et y). Pour noter tous ces sons, on a dû, au cours des siècles, bricoler des solutions plus ou moins astucieuses : ajouter des accents, regrouper plusieurs lettres. Beaucoup de ces « créations » font double emploi comme an et en, ai et è, d’autres sont ambivalentes comme Paul et Paule.
Du fait de l’insuffisance de lettres dans l’alphabet, notre orthographe s’est constituée à coup de bricolages successifs (et non coordonnés), en particulier par des ajouts de lettres destinées à supprimer les ambigüités et à distinguer les homophones, tout en rappelant l’étymologie. Uile, qui correspondait à la fois aux mots modernes ville et huile, reçoit un h initial pour éviter toute confusion.

Autrefois, toutes les consonnes finales se prononçaient. Elles ont été progressivement « usées » dans la langue orale. Mais elles ont été systématiquement préservées dans la langue écrite. On est même allé à en rajouter là où il n’y en avait pas. Ainsi, dans le mot pied qui s’écrivait pie au Moyen-Âge, le d muet a été rajouté par un scribe soucieux de distinguer le pied de la pie, l’accent aigu n’existant pas à l’époque (il ne sera introduit qu’au 16e siècle). Mais pourquoi un d ? Sans doute pour rétablir le lien étymologique avec pédestre, formé directement sur le latin.

Pourquoi ces incohérences ?

Les clercs, nourris de culture latine, ont toujours cherché à rapprocher artificiellement par l’écriture deux langues, le français et le latin, qui se séparaient de plus en plus dans la réalité du langage parlé. Du 13e au 15e siècle, la manie étymologisante se déchaina, au point que les copistes, payés à la page, en rajoutaient pour gagner plus d’argent ! Certaines graphies inspirées du latin sont d’ailleurs erronées, comme poids, qui ne vient pas de pondus mais de pensum (ce qui pèse). TH est purement étymologique et décoratif. Il signale l’origine grecque d’un mot. Tant que l’orthographe n’a pas été fixée, c’est-à-dire en gros jusqu’à la fin du 18e siècle, l’usage de TH et de RH est demeuré très fluctuant. Rythme pouvait s’écrire rythme ou rhythme, ou encore rytme ou ritme ! Plusieurs graphies d’un même mot pouvaient donc cohabiter. L’important était de se comprendre ! Voltaire écrivait : « Monsieur, combien avez-vous de piéces de théatre en France ? » sans qu’on ne s’offusque.
Le I « grec », lettre préférée des copistes, a été longtemps considéré comme la « belle lettre » par excellence. Ils remplaçaient volontiers le I latin par le Y pour faire plus joli. En outre, jusqu’à l’invention du point sur le i (vers le 10e siècle), l’usage de Y constitua un moyen commode d’éviter les ambigüités à la lecture (le I se distinguait mal des pointes formées par U, M et N). Ami s’écrivait « amy ». Dans les mots grecs, naturellement, la lettre y est au contraire étymologique (!). Avec la restriction qu’en grec, elle se disait u comme dans le mot usine et non i comme dans italique. « Y » fait double emploi et est donc une lettre de luxe dans notre alphabet.

Pourquoi ces données historiques ?

Tout d’abord pour se rendre compte que l’écriture d’une langue n’est pas un long fleuve tranquille, qu’il a fallu des siècles pour fixer l’écrit, que celui-ci (tout comme la langue orale) évolue.
La volonté d’écrire de la même façon dans toute la France est une fierté de la Révolution française. Une nation, un peuple, une langue. La fixation de telle ou telle façon d’écrire est même l’enjeu de revendications politiques identitaires comme actuellement en Espagne.

Il est intéressant de se rendre compte qu’une langue est d’abord parlée. Se mettre à vouloir l’écrire est une problématique éternelle. Il faut que les signes utilisés soient le plus univoques possible (un son = une lettre ou un signe et réciproquement). Or le passé latin du français a tout compliqué. Il est plus simple d’écrire une langue maintenant, car on peut faire abstraction des habitudes d’écriture et établir, sans préjugés, un lien entre les sons répertoriés dans une langue orale et les signes utiles pour les transcrire. C’est ce que font les ethnolinguistes.

Le langage SMS est une tentative intéressante d’associer le bruit d’une lettre prononcée (par exemple, la lettre C se dit « cé ») et les sons entendus. « Cbi1 » est ainsi utilisé pour écrire « C’est bien ». Cette écriture est un retour à la base de l’écrit, faisant fi de tout ce qui a été transmis. En ce sens, comme dit Cédrick FAIRON [1], c’est un laboratoire de linguistique populaire.

Ces quelques notions historiques montrent à quel point les graphies ont été intégrées de façon anarchique, ce qui rend la prédictibilité de la langue écrite difficile. Les simplifications proposées par la Commission de la Langue française sont une tentative d’unifier, de simplifier ce qui est disparate et déconcertant pour les jeunes apprenants. Même si c’est difficile pour nous, adultes, de faire marche arrière dans ce qui est profondément ancré-encré (d’aucuns hurlent à la vue de ognon ! Que dire de onion ?), il est important de rendre le français écrit un peu moins illogique pour en faciliter l’acquisition par les enfants d’aujourd’hui et de demain.
Ainsi, lorsque vous entendez résonner une mélodie (alors que le latin parle de resonare), vous n’en percevez que la résonance. Pourquoi 2 n dans le verbe, et un seul dans le nom ? Alors que vous raisonnez correctement, lorsque vous développez votre raisonnement. Vous n’êtes pas un imbécile si vous n’écrivez pas correctement imbécillité [2] !

(1) Le texte en italique rassemble des extraits de Histoires de lettres de Marina YAGUELLO, Éditions du Seuil, 1990.