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Après trente-trois ans de carrière, dans un enseignement dit traditionnel, j’ai envie de changement. Je postule dans une école qui ouvre et qui s’affiche à pédagogie active. Fierté d’être engagée, peur de ne pas être à la hauteur.

Tant que l’on ne touche pas aux structures : découpage par branches, par tranches horaires, par groupes-classes, peu de changements sont possibles.
On vous encourage à faire des sorties, à partir du terrain et il faut demander du bénévolat aux collègues pour que l’activité soit possible avec deux encadrants.
On vous demande de partir des élèves, de ne pas plaquer des choses qu’ils n’auraient pas découvertes, on vous parle du droit à l’erreur, du travail en équipe et coopératif et toutes ces belles paroles s’appliquent, dans le meilleur des cas aux élèves, pas aux enseignants.
Les temps en équipe ne concernent que des aspects formels et organisationnels. Le groupe qui a porté ce projet d’ouverture d’école n’est pas prêt à en partager le côté réflexif et pédagogique.
Devant cette éclosion de plein de nouvelles écoles dites à pédagogie active, je suis très circonspecte. Entre ce que l’on affiche et ce que l’on fait réellement dans les classes, il y a un gouffre. La difficulté réside aussi beaucoup dans le manque de formation des enseignants engagés et par le choc des idées sur le terrain lorsque celles-ci se frottent à la réalité de ces jeunes qui n’ont pas l’autonomie attendue, l’adhésion spontanée à ce beau projet.
Comment faire ? Il y a eu peu de pistes si ce n’est copier ce qui se faisait dans une autre école qui n’avait pas du tout le même public que nous.
Les formations ont consisté à écouter ces professeurs missionnaires. On a eu aussi une heure obligatoire hebdomadaire avec une conseillère pédagogique, professeur détachée de cette bonne école, pour nous guider, mais pas de place pour questionner le rapport au savoir de ces enfants inscrits chez nous, les pratiques reproduites sans être adaptées à notre réalité. Beaucoup de jugements sans réel ancrage sociopédagogique.
Au bout d’un an, je ne suis pas reprise : je remets trop le projet en question...

Chat échaudé craint l’eau froide

Je suis sollicitée par une amie pour collaborer dans une école qui a ouvert, elle aussi, l’année d’avant. Je me questionne très fort avant d’accepter, mais le fait que cette école ait fait le choix d’intégrer un premier degré différencié dans sa structure me pousse à aller de l’avant et de tenter à nouveau ma chance.
Semaine de prérentrée. Il faut reconnaitre que les éducateurs, les enseignants et les directeurs de ces nouvelles écoles ne ménagent pas leur peine. Fin aout, tout le monde est au travail et même si, syndicalement, on pourrait y trouver à redire, ces temps de travail en équipe, d’explicitation du projet, de découverte du réseau associatif de la commune, me paraissent des incontournables pour démarrer l’année avec un minimum de socle commun qui fera ciment.
Je découvre un projet émancipateur avec un premier degré différencié, du vrai travail d’équipe, un désir d’isomorphisme entre ce que l’on nous demande de pratiquer avec les élèves et ce que l’on tente de faire entre adultes, une grille horaire tout à fait originale avec des temps inter âges… beaucoup de facteurs sont réunis pour pouvoir travailler autrement, avec de la place pour le doute, pour des initiatives, j’ai l’impression d’avoir une prise sur mon outil de travail.

Mais qu’est-ce qui change concrètement dans la classe ?

Par rapport à ce que je pratiquais déjà pendant toutes ces années écoulées, le changement essentiel est le travail en équipe. On se donne un thème, on l’explore pendant trois semaines et on cherche des portes d’entrées dans notre branche pour faciliter le projet choisi.
Un des projets vraiment complémentaires a été mené l’année dernière. Nous avons créé des kamishibaïs, petits théâtres japonais en bois. Il a fallu prendre les mesures, calculer des angles, faire des gabarits, découper les différents panneaux, scier, poncer, assembler, découvrir comment il est né en Orient, créer des illustrations, s’approprier le texte des histoires, aller présenter le travail dans différents lieux. J’ai redécouvert le plaisir de travailler entre adultes, autour d’un but commun avec de beaux matériaux et une production finale qui est réinvestie dans l’école.
Tous les projets ne se prêtent sans doute pas aussi bien à ce travail collaboratif, mais lorsqu’on réfléchit à plusieurs, des idées émergent, des places se trouvent et le cadre institutionnel permet la flexibilité pour cette collaboration.
Au sein de mon cours de français surtout dans mon travail avec les jeunes du premier degré différencié, je ne peux pas dire que ma pratique a fondamentalement changé, car, au fil des ans, des lignes de force traversent mon enseignement : ne rien prendre pour acquis, partir d’où les élèves sont pour les mener plus loin, essayer que les savoirs, même s’ils sont de l’ordre de la 3e-4e primaire, soient abordés avec des supports adaptés à des ados de douze à quinze ans et dans la mesure du possible à partir d’une situation vécue par eux. Je tiens beaucoup aussi à produire des choses collectives, à les mettre en valeur : reliure, présentation, mais aussi à les socialiser, montrer ce qu’on a fait, en être fier, s’appuyer sur ces réussites pour avoir envie d’aller plus loin, écrire pour aller lire et alimenter nos écrits de ce qu’on a lu, vu.
S’organiser, apprendre à parler ensemble pour arriver à notre objectif, tenir Conseil pour que chacun puisse prendre une place.

Se casser la tête

Dans cette nouvelle école, ce qui me porte aussi c’est que la réflexion est la pierre angulaire des apprentissages. Pendant que l’on apprend, cela va de soi (et encore…), mais surtout après. Nous possédons un journal des apprentissages, gros documents relié et créé pour nos besoins. Qu’ai-je appris, oui ! Mais surtout, comment ?
Se poser la question de ce qui a bougé dans ma tête, ce qui a été difficile et pourquoi, ce qui pourrait être amélioré, ce que j’ai retenu, analyser le travail de l’équipe, ai-je trouvé ma place, ce que je retire, où j’en suis…
Cette pratique n’est pas neuve, mais ce qui l’est c’est qu’elle soit portée par l’institution, dans toutes les classes, avec un outil fait sur mesure par les membres de l’équipe éducative.
Un problème ? Une envie ? Un groupe de travail peut se constituer et faire ensuite des propositions au Conseil des adultes et, après amendements ou pas, voilà une pratique, un nouveau temps qui s’instaurent.
« Je préfèrerais un simple bulletin avec des points que ce portfolio, ça casse les c***** ! » Un élève de 2e souligne bien cette complexité liée à la réflexion métacognitive. Il ne suffit pas d’avoir réussi ou raté, il faut se questionner sur ce qui a permis cette réussite, en quoi est-ce reproductible, quelles en ont été les conditions.
Et quand ce n’est pas bon, quel est le défi que je vais relever, qu’est-ce qui va me permettre de progresser, quelle est ma part de responsabilité ou pas…

Alors, qu’est-ce que la pédagogie active ?

Des élèves qui ont présenté l’école à des jeunes de 6e primaire et qui ont travaillé cette présentation durant des ateliers en disent ceci :
« C’est une organisation particulière du temps, ce sont des outils qui nous sont propres et avec des noms bizarres, car les profs aiment bien faire des jeux de mots.
C’est des temps qu’on peut créer, on peut proposer des comités et faire remonter nos idées et propositions au Conseil d’école, car les choses sont en construction et s’améliorent d’année en année.
Nous avons aussi une manière différente de nous évaluer : plus intelligente, optimiste et encourageante. »
La pédagogie active a pour but de rendre l’élève responsable de ses apprentissages pour qu’il construise ses connaissances à travers des situations de recherche. Au lieu de procéder matière par matière, nous apprenons de multiples matières en lien avec un même thème, d’une manière différente, plus autonome, plus ludique. On accorde plus d’importance à l’élève. Dans le temps…
Est-ce si différent de ce qui se pratiquait au début de ma carrière lorsque je travaillais dans une petite école au centre de Molenbeek ?
Une collègue entreprenante avait créé une coopérative, les élèves fabriquaient des objets, créaient un catalogue, tenaient Conseil pour les décisions, rencontraient leurs vrais clients. Ce n’était pas encore la mode de nommer tout cela pédagogie active, mais la pratique était bel et bien là. On y tenait un cahier réflexif aussi sur la construction des savoirs.
La grosse différence réside pour moi dans le fait que dans l’école où je suis actuellement, c’est un projet d’institution et non des initiatives personnelles. Il y a un cadre qui permet toutes ces nouveautés et une structure avec des temps différents dans la journée et des groupes qui ne sont plus simplement ceux d’une classe.
Gros avantage aussi, la direction se constitue une équipe et donc ceux qui sont engagés arrivent là par choix et avec une envie forte de changement.