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Accueil / Publications / Contributions / Contributions 2018 / Intégrer l’enseignement des sciences humaines : une voie pour les faire mieux vivre ?

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Faut-il tirer à boulets rouges sur le projet du Pacte de regrouper l’histoire, la géographie, les sciences économiques et sociales dans un seul module ? La formule aurait pourtant bien des avantages...

Deux cent trente historiens ont rendu leur bulletin à Mme M.-M. Schyns : zéro en histoire. En cause son projet de « supprimer le cours spécifique d’histoire » ou, pour le dire plus justement, d’intégrer, dans un cours de sciences humaines, l’histoire, la géographie, les sciences sociales et économiques. Ce cours sera(it) confié à un enseignant, s’il dispose du titre pour enseigner toutes ces disciplines, ou à plusieurs, à charge pour eux de se coordonner [« Pacte pour un enseignement d’excellence. Quelle grille horaire pour le tronc commun ? », Journée de consensus, 20 janvier 2018, p. 6.].

On peut regretter le manque de concertation, les groupes à tâches disciplinaires du Pacte n’ayant jamais été consultés. On doit aussi regretter le volume horaire (4h) qui sera dévolu aux sciences humaines. Plusieurs signataires de cet article n’ont d’ailleurs pas ménagé leurs efforts pour que ces disciplines bénéficient d’un volume plus copieux. D’autant que les sciences sociales et économiques sont venues s’ajouter à l’histoire et à la géographie et augmenter, à juste titre, mais dans une enveloppe horaire fermée, l’ambition de ce cours intégré. Las, le principe selon lequel la grille horaire ne peut gonfler, l’a emporté sur l’ampleur des défis sociétaux actuels dont les clés résident largement dans les sciences humaines.

Ce combat étant perdu, faut-il entrer en guerre contre ce futur cours intégré ?

Une légitimité intacte
Une discipline ne disparaît pas parce que l’intitulé d’un cours est supprimé ! Le projet ne prévoit pas la fin de l’enseignement de l’histoire et de la géographie. Il ne porte pas atteinte à la légitimité des disciplines et de leur méthode, la critique des sources en histoire, l’analyse paysagère en géographie, le recours à des modèles en sociologie… : il s’agit au contraire, par le fait même que ces disciplines sont mobilisées ensemble et de manière réfléchie, d’enseigner plus explicitement ces regards disciplinaires… que, dans bien des classes, les cours spécifiques peinent à faire apprendre…

Une périodisation maintenue
S’agissant de l’histoire, son enseignement avec celui des autres sciences humaines, ne signifie pas renoncer à enseigner la périodisation historique : périodiser étant un des traits distinctifs de la manière de penser propre à l’historien, son enseignement devrait même être favorisé par une approche intégrée. Une périodisation qui pourrait, pour une part au moins, être (re)construite par les élèves et pas seulement transmise comme l’on déroule une ligne du temps.

Des enseignants déjà formés
Les enseignants qui seront appelés à prendre en charge ce cours existent : ils sont déjà formés, depuis de longues années, à enseigner la géographie, les sciences sociales et économiques et l’histoire au sein des hautes écoles. La formation initiale de ces bacheliers en sciences humaines devrait être renforcée grâce à la réforme qui s’annonce et qui les verra rester sur les bancs une voire deux années supplémentaires, et bénéficier de nouveaux enseignements notamment ceux dispensés par les enseignants des universités qui pourront enrichir leur formation strictement disciplinaire.

Appréhender le présent
Mis à part l’histoire (encore que…), la géographie et les sciences sociales et économiques ont comme objet le présent. L’approche intégrée invite donc à prendre appui sur des réalités sociales, politiques, économiques, culturelles, écologiques… actuelles et à amener les élèves à porter sur elles les différents regards disciplinaires. Ils pourront ainsi apprendre ces regards et découvrir le supplément d’intelligibilité que ceux-ci apportent au présent. Comment craindre dès lors que cette approche prive nos élèves des clés pour comprendre l’aujourd’hui et, s’agissant de l’histoire, pour garder en mémoire ce qui leur permettra de construire un avenir meilleur ?

Faire la part belle au temps long
Exit les savoirs culturels, notamment la culture historique et la connaissance des périodes plus anciennes ? De même que l’apprentissage de la chronologie pourrait être favorisé, la connaissance des racines historiques profondes qui fondent notre monde actuel pourrait trouver à s’enseigner. Pourvu que les concepteurs du référentiel retiennent, parmi les enjeux actuels à éclairer, des problématiques qui permettent des enquêtes dans le temps long. Comment, en effet, comprendre l’avènement de nos démocraties sans avoir découvert l’Ancien Régime… ? Comment comprendre les enjeux que porte la laïcité, par exemple la séparation de l’Église et de l’État, sans avoir découvert l’omniprésence de la religion chrétienne et l’omnipotence de l’Eglise catholique au Moyen Âge, tout comme la conception du pouvoir qui s’impose à l’époque carolingienne ? Comment ignorer l’intérêt majeur de confronter la démocratie athénienne à la nôtre ou entrer dans la complexité des institutions politiques romaines pour affûter notre sens de la démocratie… ?… Non, enseigner l’histoire au départ du présent ne revient pas à renoncer à découvrir l’histoire des hommes du passé lointain.

Donner du sens
Last but not least, l’intégration des sciences humaines constitue une opportunité pour tenter de relever le défi du sens de ces disciplines, qui n’apparaît pas de façon évidente à la plupart de nos élèves. S’il appartient évidemment à l’élève de donner du sens, il appartient aux concepteurs des référentiels de choisir des objets d’enseignement qui soient porteurs de significations. À cet égard, l’apprentissage intégré des regards disciplinaires au départ de problématiques d’aujourd’hui nous paraît une voie prometteuse.

Et si, plutôt que de signer l’acte de mort des disciplines, l’intégration des sciences humaines constituait un levier pour les faire vivre ? Et s’il était temps d’oser changer de paradigme, le modèle monodisciplinaire ayant montré ses limites, par exemple en termes de maîtrise des savoirs culturels et de la chronologie. Encore faut-il évidemment que nos décideurs prennent conscience de l’ampleur du défi qu’ils se fixent, en termes de production d’outils pédagogiques, de concertation avec les acteurs et d’information des enseignants, de formation initiale et continuée et même de formation des formateurs d’enseignants… Espérons que notre Ministre ne recueillera pas, sur ces points, un nouveau zéro… Ce serait plus grave encore.