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Les élèves issus d’une famille de confession musulmane à qui je donne cours se considèrent souvent comme des « croyants de seconde zone ». Ils sont par contre certains de connaitre la seule et unique vérité. Comment les aider à sortir de cette position de « seconde zone » pour les amener à devenir les acteurs de la religion qu’ils disent pratiquer ?

Le première zone pour tous ?« En première année, le prof de religion me disait que ce qu’il expliquait c’était ‘la vérité’. La deuxième année, c’était un autre prof, il me disait autre chose, mais c’était toujours ‘la vérité’. Quand je me suis rendu compte, la troisième année, que c’était pareil avec un autre prof encore… Ils disent tous qu’ils présentent ‘la vérité’ mais à chaque fois elle est différente ! Alors, je préfèrerais un prof qui me présente les différentes ‘vérités’ qui existent, que l’on en discute et comme ça au moins je me fais une idée ». C’est ainsi que me répondra Ibrahim, un élève de 5e année de l’enseignement professionnel, lorsqu’il arrive pour la première fois à mon cours de religion catholique et que je lui demande ce qu’il a fait l’an dernier en religion. Je reprends ici les mots de ce jeune, non pas pour pointer du doigt un quelconque manquement au niveau d’un cours de religion en particulier, mais bien pour tenter de mieux cerner sa demande, son exigence même.
Avec des groupes composés majoritairement, parfois exclusivement, de jeunes issus d’une famille de confession musulmane, je dispense pourtant un cours qui s’intitule « religion catholique » dans une école de l’enseignement professionnel et technique. Comment dès lors répondre à la demande de ce jeune ? Parfois, les enseignants se limitent à une présentation de ce que disent les trois religions monothéistes pour un thème donné comme si chaque religion proposait une seule et même vérité. La réalité nous montre que c’est beaucoup plus compliqué. Comment dès lors faire cours et surtout, permettre à ce jeune d’évoluer ?

Le droit de douter

Deux règles régissent le cours. Une première règle dit que, dans la classe, personne n’est musulman, chrétien ou encore non-croyant tant qu’il ne se définit pas tel quel et, élément important, il n’y a pas d’obligation à se définir comme l’un ou l’autre. « Mais M’sieur, on est tous musulmans ici, ce que vous dites n’a pas de sens » me répondra un élève qui considère qu’ils sont tous musulmans « car on est tous d’origine marocaine ». On arrive rapidement au premier tabou : on ne peut dire que l’on ne croit pas. La pression est forte.
La deuxième règle : citer ses sources. Les élèves arrivent très souvent en expliquant que l’islam dit que ou que le « Coran » dit que… Ou encore que le prophète de l’islam s’est comporté de telle ou telle manière. Il apparait souvent que c’est en fait le cousin du pote qui a entendu l’imam sur la chaine satellite dire que… Or, la règle au cours c’est que le verset ne dit rien tant que l’élève n’a pas donné la référence dudit verset. C’est ainsi que des élèves reviennent la semaine suivante en demandant : « Au fait comment je fais pour m’y retrouver dans le Coran… J’avoue je ne l’avais jamais ouvert » ou en s’exclamant : « Mais c’est quoi ce texte ? C’est Dieu qui parle ? Mais pourquoi il n’a pas donné un texte que je pouvais lire moi ? ». Et là, les réactions fusent : « Tu ne peux pas dire ça, t’es fou toi ! » ou encore « T’as de la chance que tu n’es pas musulman toi quand tu dis ça, sinon… ». Le danger apparait alors : « C’est illicite de se poser des questions car tu risques de douter… ». Il faut aussi faire face au « Je vais vous amener un imam ici et vous allez vous asseoir, car lui, au moins, il maitrise » et « Même après 20 ans d’étude de la religion, on ne pourrait jamais répondre aux questions que vous posez, vous allez trop loin ». Déjà la matière à travailler fuse : Comment lire un texte religieux ? Dieu écrit-il de manière élitiste ? Est-ce que je peux douter ? L’islam se limite-t-il à de l’illicite et du licite ? Et surtout, des questions comme celle de savoir si je peux toucher le texte coranique alors que je n’ai pas fait mes ablutions ?

Le pouvoir du détour

C’est là que l’apport d’une autre religion, dans notre cas le christianisme, trouve tout son sens. Travailler à partir du texte biblique peut ainsi aider le jeune à découvrir le texte coranique par la suite. Et si le « Ah, mais m’sieur je ne peux pas toucher la Bible » apparait, et bien il faut commencer par là. Les élèves connaissent les cinq piliers de l’islam mais combien ont même connaissance des six principes de la foi musulmane dont le troisième concerne la « croyance aux livres de Dieu » ? Le texte biblique suscite moins d’émotions, il est donc parfois plus facile de commencer par là. Ainsi, comme on peut se demander ce qui différencie l’Ancien du Nouveau Testament sur la question du mariage, on peut se demander ce que le texte coranique propose de nouveau par rapport à la société de l’époque.
L’exercice est difficile : les élèves, souvent originaires du Maroc, sont nombreux à penser que l’islam a toujours existé, même dans la région berbère du Rif ! Alors, parler d’une possible diversité au sein même de l’islam relève de l’insulte. Mais la richesse même de l’islam ne se situe-t-elle pas justement dans la diversité qui est la sienne ? Comment dès lors amener les élèves de l’enseignement professionnel et technique à accepter de travailler sur cette diversité interne à l’islam ? Comment, surtout, répondre à la demande de cet élève qui a conscience de l’existence de « plusieurs vérités » ? Comment amener les élèves à dépasser cette position de « consommateur de religion » dans laquelle ils se trouvent pour les amener à découvrir, réfléchir et même critiquer la religion qui est la leur ? Comment donc leur permettre de véritablement « faire leur » cette religion qu’ils disent pratiquer ? Tout ceci dans un cadre qui est celui d’un prof qui n’est pas musulman…

Le devoir de diversité

Je pense qu’on ne peut travailler avec ces jeunes si on ne prend pas en compte le monde qui est le leur. C’est pourquoi je pense qu’il est important de partir des lectures de nos élèves. Les filles ont toujours un livre sur l’islam dans un coin de leur sac. Achetés dans une petite librairie islamique de Molenbeek, ces livres, souvent édités à Bruxelles, cachent en fait de mauvaises traductions de textes rédigés au Liban ou en Arabie Saoudite. L’influence de milieux littéralistes est flagrante. Et pourtant, que faire ? Interdire la lecture de ces livres sur « les règles à respecter lors de la première nuit de son mariage » ou sur « l’interdit de la musique » ? Ou alors partir de là pour amener les élèves à se poser la question de savoir « qui écrit ? ».
La demande de cette élève de 6e technique « Monsieur, vous les trouvez où vos livres, car dans le magasin où je trouve les miens, ils ne vendent pas ceux que vous apportez au cours » prouve que l’on a à faire à des élèves en plein questionnement. C’est ainsi que j’ai proposé aux élèves de créer une petite « bibliothèque des religions ». Plutôt que de leur ouvrir les portes d’une bibliothèque déjà existante, j’ai décidé cette année de la créer avec eux. À partir d’un thème donné, on va tenter de sélectionner quelques livres sur la question. Les élèves vont donc devoir proposer une liste d’ouvrages à acheter. Une fois la liste acceptée, il faudra aller acheter les livres. Mais les livres devront refléter la diversité d’opinions de l’islam. Une recherche approfondie sur l’auteur s’imposera.
L’an dernier, j’ai tenté l’expérience pour la première fois. Ils ne trouvaient pas d’informations sur l’auteur du livre acheté dans la petite librairie islamique. C’est alors que je suis intervenu : l’auteur n’était autre que moi ! Avec un bon ami musulman nous avons rédigé et fait éditer l’ouvrage sachant qu’un marché existait pour ce type de publication. Le groupe-classe va rire mais rapidement les visages se crispent et face au défi que je propose de me prouver le contraire, ils sont bien dans l’embarras… On tente alors, à partir des éléments disponibles (maison de traduction par exemple), de découvrir la position de l’auteur, ce qui nous amène à introduire de nouveaux concepts : les grandes écoles juridiques de l’islam sunnite, la différence entre une lecture « prescriptive » d’une lecture « narrative » du texte coranique.

Moi, ici, en Occident

Mais nos élèves ne discutent pas seulement de religion pendant le cours : la religion est, pour certains au moins, omniprésente. Ainsi, la participation à des conférences est aussi importante à leurs yeux. Le prof de religion qui propose d’y aller ensemble surprend. Et pourtant, rapidement, les élèves ont commencé à m’inviter à des conférences (souvent dans une mosquée ou en présence de Tariq Ramadan). Et de mon côté, je n’ai pas hésité à leur proposer des conférences aussi. Certes, d’autres membres du corps professoral poseront des questions : est-ce bien sérieux d’emmener des élèves écouter tel ou tel intellectuel musulman ? Mais lorsque ces élèves décident volontairement de vous accompagner à une conférence organisée par l’université d’Anvers et, qui plus est, prennent note, ne fait-on pas là un véritable « cours de religion » ? « M’sieur, après vous nous expliquez les mots suivants : laïcité, herméneutique… ? ». Et de fil en aiguille, l’élève demandera en fait si le conférencier n’a pas publié ce qu’il a expliqué.
Élargir les sujets aussi : les élèves se rendent tous les midis dans un snack. « Ouais, mais il est hallal, M’sieur ! ». Nous revoilà au stade de la consommation de la religion. La réflexion sur l’alimentation malsaine que propose un snack, sur l’origine des aliments, sur la production des déchets que cela engendre… autant de thèmes que le texte coranique permet d’aborder mais que les élèves, faute de connaissances, passent, sans le savoir, sous silence. Et pourtant, c’est bien une question pour eux aujourd’hui : suis-je un musulman bruxellois ou vais-je simplement recopier les gestes de mes ancêtres ou de ces mauvaises traductions de livres qui disent « eux là-bas en Occident » et l’élève ne se rend même pas compte que c’est de lui que l’on parle…
Amener les élèves à devenir les acteurs de la religion qu’ils disent pratiquer (ce qui pourrait aussi les amener à prendre des distances par rapport à cette même religion), voilà le moyen qui me semble le plus pertinent afin de permettre à ces jeunes de sortir de l’impression, en partie justifiée, d’être des « croyants de seconde zone ».