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« Il me dit ce prof : ‘Tais-toi quand je parle.’ Mais lui, il m’écoute même pas quand je parle. Et pourquoi je me tairais ? Il parle comme un poisson. On dirait que ça l’ennuie les mots qu’il nous dit de ces trucs là de sciences. On ne s’amuse que quand il se fâche alors moi et mes cops on fait des trucs pour qu’il s’énerve… Même qu’une fois, on a jeté un paquet de filet américain au plafond. Il restait collé. C’était rigolo. »

« Avec D. on ne fait pas ça. Lui, il apporte tout le temps toutes sortes de choses et il nous les montre et il raconte des histoires dessus et quand il parle tu te crois dedans. » ‘Vous avez pas peur qu’on vous abime vos trucs’, je lui ai dit un jour. Non, il n’a pas peur. Il aime tellement ses affaires qu’on peut les voir et travailler avec. »

Ces mots de Jordan, 14 ans, donnent à penser. Dans la classe, un professeur parle à des élèves qui écoutent ou pas, fait travailler des élèves avec de la parole autour, des élèves lui parlent, un par un ou ensemble, avec ou sans mots, il les écoute ou pas. Des élèves se parlent aussi entre eux ou pas, et s’écoutent ou pas. Dans ce réseau de communications, de transmissions, de relations entre sujets aux fonctions différentes, aux positions inégales, avec la variété des registres en jeu (affectif, rationnel, cognitif, relationnel, moral…), avec prise en compte de l’Autre ou pas, il s’en passe du complexe !

Comment « gérer » la parole des uns et des autres ? Quelles modalités et modulations pour intéresser par la parole ? Comment apprendre aux élèves à prendre la parole (à l’école, c’est souvent « à bien parler ») ? Comment apprend-on ce métier d’enseignant dont il est rare de dire que c’est, entre autres, un métier de parole et d’écoute ?... Autant de questions qui peuvent être posées pour soulever quelques pans de cette complexité. Elles traiteraient surtout du comment et nous feraient peut-être rater une première autre marche, celle du quoi et du pourquoi : Pourquoi on parle ? Qu’est-ce qu’on fait quand on parle ?

Prendre la parole pour être reconnu

On peut être dans un autre type de parole : dans la relation, même en deça du pédagogique, on parle toujours pour être reconnu, dit Jacques Lacan [1]. Quand quelqu’un peut prendre ou recevoir la parole, on le reconnait, on l’écoute, on lui dit un « oui » ou au contraire, si on l’ignore, on laisse entendre que ça (il/elle) n’en vaut pas la peine.

Dans la parole, l’élément primordial est la présence de l’Autre. La parole est attente de la parole, de la réponse de l’Autre. [2] Mais parler n’est pas si simple. « C’est ce qui peut se proposer de plus ardu pour un « être qui parle » (un « parlêtre ») et à quoi son être dans le monde ne l’affronte pas si souvent… C’est ce qu’on appelle prendre la parole, j’entends la sienne, tout le contraire de dire oui, oui, oui, à celle du voisin. » [3]

Pourquoi ? Parce que le sujet est mis à l’épreuve de s’affronter justement à son rapport à l’Autre. Sera-t-il pris dans les « je ne suis pas à la hauteur, ce que je dis ça ne vaut pas grand-chose, il va me juger, il va me critiquer, que dira-t-il de moi ? » Ou sera-t-il un sujet qui s’en fout, qui a un Surmoi de paille, pour qui l’Autre n’est pas Idéal, alors, il parlera plus vite que sa pensée, sa parole le dépassera.

Le don de la parole

La parole est aussi, et souvent à l’école, une histoire de réponse. En général on parle beaucoup des réponses des élèves : « Tu as vu comme tu me réponds ? » ou « Tu n’as pas à me répondre. » ou pour le cognitif, « Ta réponse est correcte. C’est très bien. » Mais on parle très peu de nos réponses d’enseignants… Or, c’est souvent notre réponse qui donne le sens au message du sujet. Quand on ne banalise pas une demande d’élèves qui peut avoir l’air anodine ou secondaire ou dérangeante là justement dans notre cours (« On veut des chaises sans échardes. ») et qu’on se met à leur recherche, c’est la demande de vraie place soignée qui est entendue, au-delà de ces chaises. Un extincteur est vidé. Quelle « réponse » va-t-on donner ? Uniquement une punition serait un pingpong d’extincteurs… La visée de la réponse pourrait ne pas viser le sens du vidage d’extincteur mais, au-delà du message, la reconnaissance du sujet… Qui est là-dessous et qui demande quoi ? « On se fait chier [4] ici », dit le videur d’extincteurs. Tu as raison, tes raisons, on se fait chier Qu’est-ce qu’on fait demain à 10 h pour ne pas se faire chier ? Je t’attends. Ce serait bien si on prenait rendez-vous avec un pompier… et ici tu trouves trois copains pour le nettoyage.

L’enseignant est donc à deux places : à celle du sujet qui prend la parole et à celle de cet Autre à qui l’élève s’adresse. Et là, l’enseignant a « le tout pouvoir de la réponse ». Il fait un don de parole. [5] Et donner la parole c’est avancer en reculant, c.-à-d. mettre du temps, de l’espace, de l’écoute, souligner non pas ce qui est dit mais le fait que c’est dit… Parce que dire ça fait noeud, ça noue. Accorder plus d’importance au dire qu’au dit, c’est par exemple dans un dit agressif percevoir qu’il transporte une demande.

Parler c’est pour… ?

On dit souvent que c’est pour communiquer, on croit parler pour ça mais, en vérité, c’est pour une jouissance, une satisfaction.

Quand les élèves se maquillent en classe et s’en parlent, quand elles se regroupent pour regarder la photo de tel chanteur, en fait elles ne s’échangent pas des informations, c’est simplement pour une satisfaction, pour une jouissance directe. Et le dialogue alors, plus qu’un échange, est une affaire de poussage de coudes pour dire « et moi, et moi, et moi… », en espérant, pour celle qui a réussi à s’infiltrer dans cet instant, de respirer un peu de la copine qui en sait un peu plus sur le maquillage ou le chanteur et de pouvoir dire « moi aussi… » [6]. Là, il n’y a pas d’écoute. On se bat pour courir à jouir et pour remarquer qu’on suscite de l’envie.

Gout, force et joie

Pour l’enseignant, parler, cela se passe encore à deux autres niveaux. Au premier étage, il donne un savoir, il parle ses mots. Ils sont chargés de plaisir, de désir, d’enthousiasme ou pas assez et alors, ce sont des paroles de poisson ! Au deuxième étage, les élèves percevront très vite s’ils sont des destinataires qu’il reconnait. Est-ce que leur prof s’adresse à eux non pas comme à des élèves, mais comme à autant de profs qui examinent si votre marchandise est du toc ou de l’or. Là où « on baisse le niveau parce qu’avec ceux-là c’est pas possible… », c’est sûr, il y aura des voitures griffées.

Je n’oublierai jamais l’audace d’un prof de dessin qui s’est lancée avec des élèves malhabiles, peu soigneuses, mauvaises dessinatrices dans un déploiement de matériel couteux pour faire de la peinture sur soie, avec tant de gout que les élèves les réussissaient de mieux en mieux et étaient fascinées ! En fait, on ne leur enseigne pas. On les enseigne à s’enseigner tout seuls. Et on peut se servir de ce qu’ils vivent pour qu’ils s’enseignent.

Parler, pour l’enseignant, c’est comme un acte de pêcheur : il va au large, jusqu’à l’horizon il jette des filets à la mer en ne sachant pas ce qui restera pris dans le filet : toutes sortes de poissons, de cahiers, de beaux livres, de pages déchirées ou des enfants sous un lit, frappés, qui ne dorment pas, par peur de l’école. Quand il y a, dans ce mouvement de filet, l’ambiance d’un vent que les enfants captent, ils essaient d’attraper ce qui pourrait faire désir pour eux, en se laissant prendre dans le filet du désir du maitre qui ne sait pas ce qu’ils prendront

Garantir la parole du sujet

Pour les enfants, parler, c’est s’exposer à un danger : au surmoi du prof, ou à la dérision des compagnons. L’enseignant sera toute vigilance et toute rigueur pour garantir celui qui parle, le garantir au-delà, avec, malgré, à l’encontre de ce qu’il dit.

Au-delà de tout, il y a le sujet à garantir même si, comme élève, il rate. C’est le reconnaitre : « Tu es là et personne n’a à marcher sur ta pelouse subjective. J’ai à te reconnaitre au-delà des valeurs signifiantes qui te représentent, par lesquelles tu te fais représenter et qui peuvent être très loin des miennes. Je n’ai pas à toucher à tes valeurs parce qu’elles sont tes ambassadrices. »

notes:

[1« Parler, c’est pour s’y reconnaitre et s’y faire reconnaitre dans l’Autre de la parole. », Lacan, Séminaire III, Les psychoses, p. 189.

[2« Ce que je cherche dans la parole, c’est la réponse de l’Autre. », Lacan, Écrits, p. 299.

[3Lacan, Séminaire III, Les psychoses, p. 285.

[4Ce qui équivaut à dire qu’on s’ennuie… Un mot qui a la même racine que odiare, haïr…

[5« C’est dans ce don de la parole… c’est par la voie de ce don que toute réalité est venue à l’homme… », Lacan, Écrits, p. 322.

[6Il est possible de trouver toutes sortes de sujets du genre pour salles de profs aussi bien sûr !