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Quelques professeurs arrivent au compte-gouttes (besoin urgent d’une cigarette, d’un grand bol de café, d’un pot de yogourt maigre ou d’une grande tablette de chocolat noir bourré de magnésium).

C’est le moment qu’ils ont choisi comme lieu de parole, accompagnés de deux personnes extérieures : Noëlle et Bruno.
Avec eux, l’éducatrice du premier degré et un membre de la direction.
Après un grand silence, trois bâillements, deux fous rires et cinq soupirs, une titulaire énervée et épuisée se met spontanément à parler d’un élève souvent exclu, notamment lors d’un conseil d’élèves dans le cadre du cours de GCPP(cours donné à raison d’une ou deux heures par semaine et attribué au titulaire lui permettant la gestion de la classe et des projets menés par celle-ci).
Premier effet positif : la titulaire se sent un peu mieux.
Deuxième effet : le « cas » du jour est choisi.
Des précisions sont demandées par Bruno : problèmes rencontrés en classe, hors classe, interlocuteurs, contexte...
Chacun parle librement, sans risque d’être jugé, l’animateur veillant à en être garant.
Nasser est un élève qui prend beaucoup de place, un peu plus que les autres encore, accaparant sans cesse la parole, se mêlant de tout, n’acceptant aucune remarque colérique, rejetant en bloc toutes les règles de la vie collective. Bref, un cauchemar pour les enseignants. Le groupe classe en arrive même à le rejeter. Après ce portrait « haut en couleur », Bruno fait avancer la réflexion :
- Qu’avez-vous déjà essayé de mettre en place ?
- Sanctions, exclusions, convocation des parents, feuille de route. Les pistes habituellement suivies pour... survivre.
- Qu’avez-vous obtenu comme résultats ?
- Aggravation du comportement, décrochage complet.
Les paris sont ouverts : combien de temps allons-nous pouvoir « tenir » et le garder dans l’école ?
Ici, le rôle des animateurs prend tout son sens.

Ouverture

La réflexion est poussée plus loin et certains détails, éclairés par un apport « psy », prennent un sens particulier. Ceci nous amène alors à rechercher des pistes pédagogiques autres que répressives, ce qui est malheureusement souvent le cas quand on travaille dans l’urgence. À force de parler du jeune, nous cheminons sans nous en rendre compte et petit à petit, notre position change, nous prenons distance et devenons plus objectifs. Plutôt que de parler de ce qui ne l’intéresse pas et de ses attitudes négatives, nous nous posons la question de savoir ce qui le motive. Nous apprenons ainsi, par la titulaire, que Nasser est passionné d’informatique. Cette fois-ci, c’est Noëlle qui nous propose une piste peu habituelle : pourquoi ne pas lui confier la gestion du nouvel ordinateur dans la classe et l’application des règles quant à son utilisation ?
Grand blanc, regards surpris et interrogateurs. On peut dire adieu à l’ordinateur.
Au point où en sont les choses, pourquoi ne pas tenter le coup ? Nous affinons la stratégie que la titulaire appliquera. Nous décidons de jouer cartes sur table et d’expliquer, en GCPP, à l’élève et à la classe pourquoi cette haute responsabilité lui sera confiée, l’objectif étant de lui faire prendre conscience du sens des règles et de la difficulté à les faire respecter. Après discussion, l’ensemble de la classe comprend et accepte, consciente que c’est la dernière chance de Nasser.

Laboratoire

Un mois plus tard, chacun est impatient d’avoir des nouvelles.
Nasser est toujours là, très strict quant à l’application des règles concernant l’ordinateur, privant même les éducateurs de sa présence au local d’exclusion.
Bien sûr, les résultats ne sont pas toujours aussi spectaculaires.
Bien sûr, nous connaissons des moments de tension.
Bien sûr, nous restons parfois sur notre faim.
Bien sûr, il est parfois difficile de prendre du recul.
Ces réunions ne sont d’ailleurs pas une fabrique de recettes toutes faites, mais plutôt un laboratoire où s’ébauchent, à force d’échanges, de discussions et de réflexion des tentatives de retournement de situation (poser un autre regard, changer notre rapport aux choses et la position du jeune lorsque nous sommes dans l’impasse).
Parfois aucune piste n’apparait...
Mais après cinq années de travail, nous sommes toujours là, fidèles au rendez-vous, tenant à ce lieu de parole, demandeurs que cela continue...