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Juillet 95, mon diplôme de secondaire en poche, je dois à présent choisir une école supérieure. Seule certitude, je veux quitter la banlieue de Charleroi et koter à Bruxelles.

Là, je visite différents établissements : Saint-Luc, la Cambre et l’ERG.
À l’ERG sont exposés des travaux de fin de cycle. J’ai de suite le coup de foudre pour des affiches politiques. C’est décidé, je veux étudier ici.
Lors de mon inscription, on m’annonce un examen d’entrée. Après quelques minutes d’incertitude, je canalise mes craintes et je m’inscris à la session de septembre.
Le premier jour de la session, je rencontre mes condisciples, je me sens tout à coup en décalage. Je les observe. Ils m’impressionnent. J’en viens même à les envier et à désirer leur ressembler.

L’angoisse

Le thème de l’examen d’entrée est lancé : « rouge ». Produire une création en trois jours avec pour seule indication « rouge ».

Ne jamais penser que ce n’est pas pour nous


Je vacille, j’ai peur. Les heures et les journées passent et cette production me semble de plus de plus inaccessible. Je suis à une journée de la présentation et toujours rien. Il faut que je me sorte de cet immobilisme que je connais bien. Quel est mon objectif ? Être admise, m’ouvrir les portes du savoir. Je n’ai donc d’autre solution que de produire. Produire coute que coute.
Quitte à ne pas être admise mais surtout ne pas renoncer avant d’avoir tenté ma chance.
Rouge, qu’évoque pour moi, fille de province, le rouge ?
Ce qui me vient en tête à cet instant, LA POSTE. Voilà, j’ai trouvé ! À moi de produire à partir de cela. Qui dit poste, dit communication. Mon axe est défini, mais tout reste à réaliser.
Les trois jours se sont écoulés, voici venu le temps d’afficher sur ces grands murs blancs nos réalisations. Ici et là au fil des heures, minutes et secondes s’affichent les productions des prétendants au titre d’ERGIEN. Je regarde avec attention voire passionnément les œuvres de mes condisciples. Je suis stupéfaite par tant d’imagination d’ingéniosité et surtout d’audace.
Je me rends vite compte de la pauvreté de ma production et la honte m’envahit et me tétanise.
On m’appelle, il faut répondre, je trouve je ne sais où en moi la force de présenter ma recherche. Très vite, je suis consciente du chemin à parcourir. L’examen pratique réussit vient le temps de l’examen théorique. Une salle de projection, un film en noir et blanc et la salle s’éclaire. « Vous avez nonante minutes pour critiquer le film ». Là, je suis complètement désarçonnée.
Je n’y connais rien en cinéma mais s’il faut en plus écrire...
Mon corps devient moite, j’ai chaud puis froid et ces aiguilles qui n’en finissent pas de tourner. Je ne me souviens plus de rien si ce n’est que j’ai rendu une feuille qui n’était pas blanche.
Le lundi suivant, la secrétaire affiche le nom des personnes admises. Je m’approche, en un clin d’œil je reconnais mon nom sur la liste. Une joie intense m’envahit, je suis reçue.
Mon parcours à l’ERG me fait penser à ces œuvres de Bruce Nauman qui filme en boucle des rats dans des labyrinthes colorés.
Au fil du temps, je lis dans les œuvres des autres comme dans un livre ouvert sur le parcours de ma vie. Je cherche ma route. Je me transforme physiquement, mentalement. Je prends de l’assurance, j’en viens même à lire ce qui a toujours été l’enfer pour moi. J’étudie, je visite des expositions, je côtoie des intellectuels et des artistes. Je m’isole de ma réalité d’antan. Ma vie ne tourne plus qu’autour de l’art et de ses implications quotidiennes. Je m’interroge, j’interroge toute personne que je suspecte de détenir le savoir. Je suis assoiffée de savoirs. Je me lance dans une quête dont j’ai enfui en moi le but. Plus j’avance dans mon cursus, plus j’ai peur de l’avenir. Je suis en décalage. Je m’aperçois que ma vision ne correspond pas à celle de mon entourage ni à l’école ni à la maison.

Je suis dans un no man’s land.

Je refoule en moi cette terreur qui me ronge. Je m’intéresse de plus en plus passionnément aux recherches des autres jusqu’à en délaisser les miennes. Comme si inconsciemment, je sentais que mon avenir était ailleurs.
Les cours théoriques que j’ai choisis s’avèrent des révélateurs de mon être intérieur.
Et cette année décisive où le prof de sémiologie nous propose de travailler sur un livre L’art, l’objet du siècle et sur la Shoah. Sur l’implication de cette abomination de l’homme sur l’homme. Ces discussions que nous terminions au café du coin et qui occupaient une partie de nos nuits. Et cette révolte intérieure qui grondait en moi comme les entrailles d’un volcan qui va faire éruption.
Mes compagnons de palabres semblent se satisfaire de nos conversations stériles. Quant à moi, je cherche le moyen d’agir. L’art me semble de plus en plus uniquement accessible à une élite d’érudits. Mes souvenirs d’école reviennent à la surface. L’école et l’éducation hantent mes jours et mes nuits. Je suis de plus en plus persuadée que c’est là qu’il faut agir. S’approcher au plus près de notre humanité et la construire ensemble.
Je termine mon cursus avec la sensation d’avoir trouvé ma voie.
Je serai enseignante...