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Accueil / Politique / Prises de position / Prises de position Archives / L’école se vide de sa substance

Les fonctions principales de l’Ecole peuvent être définies de la façon suivante : garantir à chacun les savoirs et compétences de base qui lui permettront de comprendre le monde et d’y prendre place. Dans ce contexte, les missions de l’enseignant, sans nous prononcer sur telle ou telle méthodologie mise en œuvre, peuvent être libellées de la façon suivante : un enseignant devra gérer simultanément des problèmes différents, tels que la transmission des savoirs aux élèves, l’engagement de ces derniers dans les apprentissages, l’ordre de la vie en classe et parfois la résolution des problèmes hors classe.
Force est de constater que ces missions sont mises à mal et de manière croissante. Ce qui tourne autour des apprentissages, qui devrait constituer la spécificité de l’école, se retrouve de plus en plus en dehors de l’école. Nous en voulons pour preuves deux faits récents : des ateliers de remédiations bien connus, se déroulant durant les vacances scolaires, n’ont jamais attiré autant d’élèves du secondaire que durant les dernières vacances de Pâques ; sur Bruxelles, une école de devoirs se crée chaque mois.
Même si ces deux faits appartiennent à des registres différents (les premiers sont payants et s’adressent à une frange de la population qui décide d’y mettre les moyens ; les seconds s’adressent à des milieux souvent défavorisés), les demandes sont similaires : une demande d’accompagnement dans les apprentissages [1]. Certes, apprendre est une tâche éminemment complexe, parsemée d’obstacles, souvent parasitée par les représentations que l’apprenant développe par rapport à ce savoir et qui touchent au culturel, au social et au politique. Mais est-ce une raison pour externaliser les apprentissages de l’école ? Entendons nous bien, il n’existe nulle part une volonté d’un acteur bien spécifique souhaitant de manière délibérée ‘déprofessionnaliser’ l’école. Il serait trop facile de jeter l’anathème uniquement sur les enseignants non-professionnels, les parents soi-disant démissionnaires ou encore les marchands du temple rôdant autour de l’école. Nous estimons que ce phénomène doit être considéré de manière globale et systémique.

Rappelons dès lors certains éléments qui favorisent l’émergence de ce phénomène.

L’école est plus que jamais un lieu investi de toutes parts ; ils sont nombreux à vouloir exercer une pression sur l’école, chacun venant avec ses représentations, ses attentes, ses objectifs et ses enjeux propres. ‘Comment faire la classe aujourd’hui ?’ ressortait comme une interrogation majeure des consultations menées auprès des enseignants du fondamental et du secondaire. La question de la gestion de la porosité de l’école face à aux demandes extérieures qui lui arrivent est centrale, qu’elles émanent des parents, des associations ou du monde marchand.
Il est sain pour une démocratie que l’Ecole soit au cœur des préoccupations de différents groupes de pression et qu’elle soit mise en tension entre ces diverses tendances. Mais à la seule condition que le pouvoir politique garde la mainmise sur les missions de l’Ecole.
Et là nous touchons à la faiblesse de notre système scolaire. Les missions communément dévolues à l’Ecole ont à peine 10 ans en Communauté française [2]. Nous vivons encore principalement sur l’héritage d’un système fortement décentralisé, octroyant beaucoup de liberté tant au niveau de la demande que de l’offre scolaire. La liberté de choix d’établissement scolaire est garantie par la Constitution et les différents pouvoirs organisateurs gèrent leurs écoles de manière autonome. Si certains valorisent ce fonctionnement, il faut pouvoir en mesurer toutes les conséquences. Malheureusement, elles sont assez catastrophiques : concurrence entre établissements, dualisation des publics scolaires, mobilité scolaire importante, filières de relégation, pratiques du redoublement, ... . Ce qui nous fait dire que notre système scolaire est peut-être l’un des plus égalitaires dans ses aspirations, mais les plus inégalitaires au regard des inégalités sociales de départ qu’il renforce.
Et c’est bien là que le bât blesse. Certains en exigent toujours plus de l’Ecole et s’en détournent pour aller voir autre part quitte à monnayer parfois très cher la réussite [3] ; d’autres en sont carrément exclus et sont forcés de confier les apprentissages à des associations peu qualifiées pour faire apprendre. De plus, ces associations sont en proie à un questionnement identitaire sur le rôle qu’on leur fait jouer dans une société qui n’en finit pas d’exclure [4].

La question de l’externalisation des savoirs, comme nous avons pu le montrer, est complexe et touche au projet qu’une Société à pour l’Ecole et donc pour l’émancipation de chacun. Il n’y aura pas de coup de baguette magique auquel certains voudraient nous faire croire en voulant restaurer un ‘ordre’ ancien. Il y a à s’appuyer sur ce que nous construisons aujourd’hui et qui est le fruit d’un compromis démocratique, certes imparfait et toujours à construire, entre les différents acteurs concernés.

notes:

[1Et cela sans faire mention de la prise en charge parentale des ‘devoirs’ à domicile qui constitue une part non négligeable dans l’externalisation des savoirs !

[2cf Décret dit ‘Missions’ de 1997

[3Les cours particuliers oscillent de 25 à 50€ de l’heure

[4Voir à cet égard Frisson hivernal de P. Vandenheede (Coordination des écoles de devoirs de Bruxelles), Traces de Changements, n° 165, Mars/Avril 2004