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Deux camarades du comité de rédaction s’entretiennent…

Christel : Lorsque je compare le temps que je passais à l’école avec celui que les enfants y passent actuellement, je me dis que soit j’étais une privilégiée, soit les temps ont bien changé… Je me levais à 7 heures, départ à 8 heures, j’allais à pied à l’école du quartier, je rentrais pour diner, retour à 16 heures avec le rang, la garderie était occasionnelle.

Et lorsque j’entends mes parents parler du temps où ils allaient à l’école, de l’âge où ils y sont entrés (5 et 6 ans) à l’âge où ils en sont sortis (17 ans pour ma mère, 14 pour mon père), je me dis que -décidément- les temps d’école ont bien rallongé.

Il suffit de voir le succès des garderies dont bien des écoles se vantent pour attirer leur public, et la fréquentation des « classes d’accueil » pour les petits de deux ans et demi (et encore, je ne parle pas ici de la saturation des structures d’accueil avant l’école), pour constater que les enfants vont à l’école tôt en âge et tôt le matin ; en sortent tard le soir et déjà adultes pour la plupart.

Et quand j’y repense, toute privilégiée que j’étais, j’ai toujours connu mes deux parents travailler, et il n’y avait pas toujours quelqu’un pour m’accueillir après l’école. Le garage de mon père, situé à l’arrière de la maison, était souvent mon refuge après 4 heures, et j’y passais de longues heures à gambader entre les voitures, baignée d’une agréable odeur de cambouis. C’était un peu ma garderie à moi, mon école des devoirs…

Évolutions paradoxales

Jacques : Les enfants passent donc beaucoup plus de temps à l’école aujourd’hui qu’hier. Pourtant, ils ne le passent pas forcément en classe… Au contraire. Les heures de classe ont même sensiblement diminué. Les enfants passent donc plus de temps à l’école et moins de temps en classe ! Si cela continue, ils passeront plus de temps à l’école hors classe qu’à l’école dans la classe !

Les parents travaillent, d’accord, mais théoriquement ils travaillent moins qu’avant : semaine des trente-cinq heures, possibilités de congés divers, assouplissement du temps de travail, travail à domicile,… La réduction théorique du temps de travail des parents s’accompagne donc d’un allongement réel du temps scolaire pour les enfants ! Si cela continue, les enfants passeront plus de temps à l’école hors classe que leurs parents au travail dans l’entreprise !

Bien sûr, on comprend bien tout ce qui joue dans ce sens. Quand ils vivent encore ensemble, les parents travaillent tous les deux et c’est à l’âge où ils sont justement jeunes parents que la pression à l’emploi et les stratégies de carrière face à l’exigence croissante de flexibilité les rendent moins disponibles pour leurs jeunes enfants. Et quand ils ne vivent plus ensemble, cela complique encore les gardes nécessaires. Les lieux de vie sont de plus en plus éloignés l’un de l’autre, en temps de navettes, sinon en distance : habitation du ou des parents qui a (ont) la garde des enfants, lieu de travail de chacun des conjoints, habitation des grands-parents ou d’autres membres de la famille, école des enfants, etc. L’insécurité grandissante, réelle ou subjective (peu importe, le résultat est le même) exige une prise en charge grandissante elle aussi.

L’école rallongée et l’enfance gardée

J. : Quoi qu’il en soit, pour la plupart des enfants donc, l’école n’est plus seulement la classe, elle est aussi (et surtout ?!?) la garderie, le diner chaud, l’étude, etc. Et entre la famille et l’école, de plus en plus souvent, il n’y a plus rien. Bien peu d’enfants ont encore l’avantage d’aller à l’école seuls ou en groupes, à pied, à vélo ou en transports en commun et d’être ainsi plongés dans la vie et de pouvoir faire des découvertes de manière autonome. Bien peu d’enfants ont encore l’avantage de jouer dans le garage de leur père ou ailleurs, sans surveillance. Ils sont de plus en plus souvent des paquets gardés à la maison qu’on transporte à l’école pour y être gardés à nouveau. Plus on parle d’éducation à l’autonomie, et plus on garde ceux qu’on dit vouloir rendre autonomes.

C. : Comment l’école, comment les écoles se sont-elles adaptées à cette évolution ? Qu’est-ce qui est prévu, actuellement, pour faire face à cette extension du rôle de l’école ? Les écoles se sentent-elles concernées par leur rôle d’accueil en-dehors des heures de classe et de quels moyens disposent-elles pour y faire face ? Tant de questions que je me pose en observant autour de moi la fréquentation grandissante des garderies et l’organisation très variable de celles-ci, souvent dépendantes de la bonne volonté des personnes qui ont la responsabilité de leur animation…

J. : Comment les parents évaluent-ils la distinction entre les temps d’école hors classe et les temps de classe, la distinction entre travail enseignant et travail surveillant ? Les temps d’apprentissage en classe ne sont-ils pas considérés comme les temps de garderie où le plus souvent on n’a aucun moyen d’avoir la moindre exigence, ni en formation du personnel, ni en qualité des activités ? La garderie ne dévalorise-t-elle pas la classe ? Les conditions de l’allongement scolaire ne dévalorisent-elles pas l’école toute entière ?

L’enfance adaptée et inégale

C. : Et au centre du débat, l’acteur principal oublié de tous : l’enfant, qui n’a d’autre choix que de s’adapter. Le monde du travail est devenu un monde d’adultes en décalage avec le monde de l’enfance dans lequel les parents sont devenus des otages et les enfants des victimes du système.

J. : Mais pas tous de la même manière ! Ce temps grandissant de prise en charge de l’enfant en dehors de la classe et en dehors de la famille n’est pas affecté par tous aux mêmes activités. Si la plupart des parents sont obligés de faire garder leur(s) enfant(s), tous ne le(s) font pas garder de la même manière. Il y a garderies et ateliers créatifs, ou cours de langues ou d’informatique, musique ou sport, garderies gratuites ou activités payantes, bon marché ou très chères. Si la volonté politique d’égalité s’affirme à propos des heures de classe, avec les résultats qu’on sait, elle y renonce à propos des heures d’école hors classe, avec les résultats qu’on redoute.

C. et J. : Et la question est posée : qui doit s’adapter à qui et qui doit payer quoi ? Est-ce l’enfant qui doit s’adapter au système, ou le système à l’enfant ? Les parents, échantillon représentatif de la société, n’ont visiblement plus le temps de prendre le temps, mais ont-ils encore le choix ? Et l’école là-dedans, institution dans le système, doit-elle prendre ce rôle de compensation d’un système défaillant ? Et qui doit supporter ces couts sociaux supplémentaires et à qui rapportent-ils ? Ne serait-il pas temps de les prendre politiquement en compte et de les gérer collectivement ? Avec quel (re-)financement ?