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La publication L’atlas de la Création d’Adnan OKTAR (Harun YAHYA) a suscité un certain émoi parmi le monde enseignant belge. C’est vrai que nous nous sentions éloignés de ces controverses d’un autre âge opposant les créationnistes aux évolutionnistes.

Un article de la revue Science et vie, qui relate comment les idées créationnistes s’étendent en Europe, nous montre que le problème est loin de se cantonner à quelques états éloignés des États-Unis. La polémique créationnistes/évolutionnistes, souvent très mal relayée par les médias, entraine auprès de tout un chacun des doutes plus importants qu’il n’y parait.

Tout sauf anodin

La question n’est pas tant de bannir, par exemple, un livre tel que celui d’Adnan OKTAR. L’idée n’est pas de stigmatiser les croyances religieuses. L’enjeu est plutôt de faire comprendre aux élèves la nécessité de pouvoir distinguer une information scientifique d’une croyance, de montrer comment des idées appartenant à des registres différents ne peuvent s’opposer et pourquoi l’interpellation parfois entendue : « Tu crois à quoi toi, aux évolutionnistes ou aux créationnistes ? » est en soi une aberration dialectique. L’évolution du vivant est expliquée par une théorie et n’est pas une croyance.
Finalement, tout cela constitue une interpellation intéressante pour travailler à l’école sur l’idée de « sciences » et « non-sciences » et aura certainement le bénéfice de nous questionner sur la manière dont l’évolution est enseignée chez nous. Il s’agit finalement d’une belle sonnette d’alarme car, en réfléchissant, si nous en sommes là, n’est-ce pas parce que la science telle qu’on l’enseigne apparait tellement dogmatique aux élèves qu’elle leur semble être une croyance parmi d’autres ?
L’enjeu est aussi de faire comprendre aux élèves la nécessité de pouvoir distinguer une information scientifique d’une propagande idéologique. Le créationnisme aux allures scientifiques qu’est le Dessein intelligent ou Intelligent design [1] en est une illustration. Selon cette croyance, « certaines observations du monde du vivant sont mieux expliquées par une cause intelligente (et donc divine) que par des processus aléatoires tels que la sélection naturelle ».
À la suite de Ph. MATHY [2], nous voulons affirmer qu’enseigner n’est pas un acte anodin. Il faut prendre conscience de la façon dont nous, enseignants scientifiques, nous répandons l’image de la science, du scientifique, de l’histoire des sciences et de leur épistémologie. Nos propres représentations sur le sujet vont également influencer la façon dont les élèves vont percevoir la science et les scientifiques.

Tout sauf simple

En Communauté française de Belgique, le thème de l’évolution est développé en fin du cursus scolaire obligatoire. Beaucoup d’enseignants du secondaire supérieur sont démunis et expriment leur désarroi face à cette matière à enseigner. Plusieurs se sentent mal à l’aise par rapport aux concepts scientifiques et aux compétences qu’ils mobilisent. Les manuels, et même les programmes, ne nous aident pas. On y trouve encore certaines notions obsolètes ou incorrectes. Des documents présentent encore l’homme « au sommet » comme l’aboutissement de l’évolution biologique. Les notions d’espèce, de classement, de tri et de rangement ne sont pas assez clarifiées. [3]
L’ouvrage dirigé par G. LECOINTRE, Comprendre et enseigner la classification du vivant [4] propose de donner une certaine verticalité à l’apprentissage de ces notions. Des pistes nouvelles sont apportées pour enseigner une classification qui tient compte des processus évolutifs et qui différencie l’acte de classer de ceux de trier et ranger. Classer donne une explication évolutive, trier et ranger sont uniquement descriptif.
Il ne suffit pas de consacrer quelques périodes de cours en fin de dernière année de l’enseignement secondaire général pour que les élèves puissent appréhender des notions de classification du vivant, d’évolution, d’histoire des sciences et des scientifiques et d’épistémologie. Ces apprentissages doivent s’amorcer en amont, dès l’enseignement fondamental. Ils prendront du sens en s’appuyant sur les notions abordées, mais surtout sur les démarches mises en place en primaire.
Nos voisins français avancent dans cette direction et l’enseignement de la classification est abordé bien différemment que chez nous. Des modifications dans les programmes d’enseignement sont déjà amorcées. Il est temps de s’y atteler chez nous.

notes:

[1Voir à ce propos les réponses de G. LECOINTRE aux dix questions pièges suggérées aux élèves par les créationnistes : http://www.cnrs.fe/cw/dossiers/dosevol/decouv/articles/chap1/lecointre7.html et http://www.cnrs.fe/cw/dossiers/dosevol/decouv/articles/chap1/lecointre8.html.

[2Ph. Mathy, Donner du sens aux cours de sciences, De Boeck. 1997

[3Voir la démarche Y’a plus de poissons, y’a plus de reptiles, en page 10 de ce numéro.

[4G. LECOINTRE (dir.), Comprendre et enseigner la classification du vivant, Guide Belin de l’enseignement, 2004.