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Ma première année d’enseignement, tous les jeudis, première heure de l’après-midi, je rejoignais mes deux élèves de 1e accueil et 2e professionnelle pour leur deuxième heure de cours hebdomadaire de morale. Ce jour-là, ce fut... improvisation !

Yannick (1e accueil) et Petar (2e professionnelle) étaient les deux seuls élèves qui fréquentaient le cours de morale. Les autres suivaient les cours de religions catholique ou musulmane. Les jeudis, première heure après la pause de midi, nous la passions à trois – ceux où Petar n’avait pas séché les cours. Mon arrivée en classe sonnait souvent le glas de leurs discussions passionnées.

À chacune de mes arrivées, Petar et Yannick étaient déjà installés et, la majorité du temps, le deuxième racontait au premier la dernière émission de C’est pas sorcier ou le documentaire animalier qu’il avait visionné et, encore une fois, adoré. Il faut dire que Yannick avait l’art de raconter ses histoires. Petar l’écoutait souvent, sourire aux lèvres, et lui posait des questions de temps à autre comme un enseignant aime qu’on lui en pose.
Cet après-midi-là, je n’ai pas eu à les interrompre.

Les incitateurs
Je venais de recevoir en cadeau L’arbre des possibles de Bernard Werber, recueil de 20 petites nouvelles, courtes et faciles à lire, sur les futurs possibles. Je ne m’en séparais pas. Heures de fourche, récréations... Je plongeais les mains dans mon cartable et en ressortais ce livre. Sonneries de mise au travail, hop ! Plongeon du livre entre les cahiers et les fardes.
J’étais en train de m’installer dans la classe quand la voix de Yannick s’éleva : « Madame, c’est quoi le livre qui dépasse ? ». Petar : « Oui, c’est quoi, Madame ? ».

Je sors le livre de mon cartable, leur répondant que ce sont des petites nouvelles que je lis depuis deux, trois jours. La couverture est belle : le livre est entièrement illustré par Moebius, mieux connu sous le nom de Jean Giraud (dessinateur scénariste qui a, entre autres, illustré les albums Blueberry mais a aussi collaboré à la conception graphique au cinéma de Alien, Le cinquième élément...).

Surprise : je pensais qu’une fois le contenu du livre abordé, l’illustration n’aurait plus d’effet et que mes deux élèves passeraient à autre chose. Mais, non... pas du tout. Je leur ai donc montré ce beau livre en leur faisant part du plaisir que j’avais à lire l’une des histoires que je n’avais pas encore terminée. Il s’agissait de la nouvelle « Apprenons à les aimer », espèce de manuel d’explication pour des êtres extraterrestres sur comment domestiquer et s’occuper d’un humain. Je n’ai pas pu m’empêcher de faire l’analogie entre les documentaires animaliers dont parlent si souvent ces deux élèves et cette histoire.

Et voilà que l’un formule la demande : « Vous pouvez nous lire l’histoire, Madame ? ». L’histoire était assez courte, il y avait des illustrations sur chacune des pages. Ces enfants dévalorisés dont la plupart des gens prétendent qu’ils n’ont « pas le niveau », que rien ne les intéresse... Voilà qu’ils prêtent attention à ce livre...

Est-ce bien raisonnable ?
_Nous devions terminer une leçon déjà commencée. je ne sais toujours pas ce qui m’a prise à ce moment bien précis, mais j’ai répondu : « Allez ! ».

Et me voilà assise sur un banc en train de lire une petite nouvelle à mes élèves que je n’avais jamais vus aussi attentifs aux mots qui sortaient de ma bouche. J’ai donc délibérément interrompu une séquence de cours et improvisé une lecture qui n’était pas inscrite dans mon journal de classe – et encore moins dans le leur – et qui n’avait, a priori, aucun rapport avec le programme.

Ce fut un moment de détente (pour eux), de partage (pour nous), durant lequel ces enfants me posaient des questions sur le vocabulaire, étaient morts de rire lorsque l’écrivain évoque notamment les rencontres en boite de nuit comme s’il nous expliquait l’accouplement des lions ou des oiseaux, tel qu’il aurait été présenté dans le Jardin extraordinaire.

Mais ce fut aussi un moment de stress pour moi. On m’avait bien prévenue : le programme, c’est le programme et on ne peut pas s’en écarter. Or, j’ai dévié du programme avec tous les risques que cela comportait. Des risques comme l’impossibilité de justifier l’activité en cours, la possibilité de décrochage complet de deux élèves qui écoutent un prof qui lit une histoire...

Je n’avais pas préparé de séquence de cours autour de cette lecture et donc, je n’avais quasi pas de contrôle sur le déroulement de l’activité, c’était de l’ordre de l’impulsion, de l’imprévu et de l’imprévisible.

La transgression en valait la chandelle

La semaine suivante, je suis arrivée au cours avec des photocopies comprenant un résumé du texte, des questions et des liens « bidonnés » avec le programme.

À vrai dire, le bilan était plutôt positif : ils ont relu seuls l’histoire, et l’ont raconté à certains de leurs copains. Ils se sont intéressés au vocabulaire qui n’était pas toujours à leur portée, ils ont réfléchi à la condition humaine, aux mœurs humaines, à nos cultures... Nous avions visité le programme de morale des prochaines années.

Il existe des auteurs, comme Bernard Werber, qui aiment partir à l’aventure, toujours en quête pour surprendre leurs lecteurs. Partir à l’aventure lors d’une heure de classe était un pari risqué pour moi à cette époque. Je ne suis pas mécontente de l’avoir tenu.