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Première étape

Dehors, dans le froid, deux groupes et un même projet. [1]Dessiner individuellement le gite de Bailièvre. Chacun s’essaie. Un crayon et pas de gomme. Chez moi, tout est plat et le toit prend toute la place. Il écrase les fenêtres. J’ai l’impression que ça ne colle pas, que je ne pourrais pas vivre dans cette maison. Elle n’est pas stable, elle ne tient pas ensemble.
Deuxième essai : je reprends sans m’occuper des détails, mais cette fois, le toit est trop souple, sans structure. Il risque de glisser.
Les autres cherchent : Stéphane mesure, Martine soupire.
Éric vient nous rejoindre et demande de comparer nos résultats. La corniche du dessin de Stéphane hésite : « Vers le haut ou vers le bas ? »
« Que savez-vous déjà ? » nous demande Éric.
Tout le monde est d’accord : les verticales de la maison doivent rester des verticales dans nos dessins. Pour le reste, il nous faudra recommencer à dessiner pour comprendre
Stéphane reprend, mais en ignorant tous les détails. Il remarque : « À droite, les lignes se rejoignent à l’horizon. La ligne de la corniche monte et celle du faite du toit descend ».
Je vérifie avec mon crayon. D’accord. Mais devant le nouveau dessin de Stéphane, je me sens mal. J’ai l’impression qu’il regarde le bâtiment de trop haut. Je me retourne. C’est vrai qu’il a deux têtes de plus que moi et que son dessin s’est construit à partir de son regard.

Deuxième étape

Retour à l’intérieur. Nous découvrons les dessins de l’autre groupe. Très précis, celui d’Alain indique par trois petites flèches les obliques des lignes de fuite. Tout son dessin est quadrillé et chaque élément entre dans une boîte, un cube parfait. Rien n’est laissé au hasard. Fascinant et dérangeant à la fois. Pourquoi doit-on tout inscrire dans un cadre ? Est-ce qu’il n’y a rien qui s’échappe ? Est-ce que ce serait la même chose si on dessinait couché au sol . Alain essaie, c’est la même équation.
Éric nous demande de trouver où, quand et pourquoi les points de fuite rejoignent l’horizon. Alain est enthousiaste, il a compris et compare ce travail aux autres apprentissages.
Je reste perplexe, mais je ne suis pas la seule. Martine ne voit toujours pas où fixer les points de fuite dans cet espace sans fin. Les différences du groupe, le désir de chacun, me donnent l’envie d’insister, de continuer à chercher.

Troisième étape

Éric nous propose de représenter un tabouret, en nous appuyant sur ce que nous savons déjà. Cette fois-ci, je commencerai par dessiner les verticales, la ligne d’horizon et les points de fuite avant de dessiner la maison elle-même. Je me sens plus à l’aise. J’ai l’impression qu’à la différence de ma première expérience, je suis mieux avec le code, l’explication. Je me lance, mais le dessin reste difficile. Où se trouve le tabouret dans ce faisceau de lignes ? Le 4e pied, est-ce que je dois le dessiner pour que l’objet tienne debout comme je l’espère ? (On ne sait jamais, si je ratais mon dessin, ça peut toujours servir). Je regarde le résultat. Le tabouret est bien là, mais je n’ai aucune envie de m’assoir sur cet objet plat et dur.
Nous comparons à nouveau nos résultats. Bien sûr, le dessin du maitre Éric est le plus réussi (Pourquoi a-t-il dessiné celui-là ?)
Éric nous propose de chercher une règle qui établirait le nombre de points de fuite dans un dessin. Un quand l’œil est de face et au centre par rapport à l’objet, trois quand l’objet est dessiné en dessous ou au-dessus de la ligne d’horizon. Je ne suis pas sure de comprendre tout à fait l’expérience, mais je sais maintenant que mieux vaut tourner autour de l’objet et le situer dans l’espace pour mieux le présenter.
Le travail me révolte moins. Je pourrai toujours choisir où je me situe et mon dessin restera un peu différent. Mais pour y arriver, je devrai encore faire comprendre la règle à mon crayon.
Dernier tour de parole. Chacun exprime son ressenti. Personne n’est resté indifférent, inactif. Par ses consignes successives et ses relances, Éric a facilité notre pas à pas dans ce travail.
Je sors de la matinée heureuse d’avoir pu créer des liens entre pratique et théorie, entre regard intérieur et regards extérieurs, entre moi et le monde.

notes:

[1La mise en situation dont il est question dans cet article est décrite dans l’article Une expérience déstabilisante