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Un inspecteur de police appelle l’école pour connaitre les noms et adresses des étudiants de la classe d’un jeune en fugue, un autre voudrait connaitre l’adresse d’un jeune dont on cherche l’oncle, un policier se présente à l’école avec un témoin de car jacking afin que nous lui montrions les photos de nos élèves pour une éventuelle identification de l’auteur, une inspectrice recherche un jeune qui porterait un certain type de vêtements et serait l’auteur d’une agression en rue...

Ces interventions policières dans l’enceinte de l’école existent, elles ne sont pas les plus courantes, mais s’ajoutent à celles -beaucoup plus fréquentes- qui touchent au décrochage scolaire, aux vérifications de fréquentations et de comportements scolaires de jeunes. Ainsi, l’échange police/école est devenu une réalité quotidienne portant essentiellement sur le contrôle des mineurs d’âges, comme si l’école était le seul lieu où il est encore possible de les suivre à la trace. Et sans doute est-ce vrai.
La première question alors est de savoir pourquoi l’école est devenue cet unique lieu où doit être parquée une jeunesse « en danger » de basculement vers la marginalité. L’explication est sans doute à trouver dans l’inexistence d’infrastructures de socialisation d’une jeunesse reléguée dans la rue.
Cette « résidence » dans l’espace public expose ses gestionnaires à une double critique : d’une part, « on ne fait rien contre l’oisiveté des jeunes » ; et d’autre part, « que fait la police ? » Or, la police est l’institution première dont la mission est d’empêcher que les passants honnêtes ne soient heurtés par la vue de ce « dysfonctionnement » social.

Et l’école dans tout ça

L’école chargée de l’éducation de cette jeunesse jusqu’à dix-huit ans se voit dès lors impliquée dans la mission implicite d’encadrer, d’occuper, et de garder « ces traineurs de trottoirs ». Cela d’autant plus aujourd’hui qu’à force d’avoir crié à la dangerosité de ces « randonneurs urbains » et de les avoir canalisés vers des structures de protection de la jeunesse, ces dernières ont vite été saturées, et à l’instar de l’école, elles se sont vues dénaturées dans leurs missions essentielles et légitimes.
C’est la deuxième question à se poser : si l’école est devenue ce lieu d’empaquetage de jeunes errants, rien n’a été envisagé quant à la manière dont tout cela devait s’organiser ni sur le cahier de charge attaché à cette nouvelle mission.
De manière globale, on peut dire que l’école n’a pas voulu de ces jeunes et que ces jeunes n’ont pas voulu de l’école en lieu et place du banc public. Alors, on a fait appel à la police dans cette nouvelle mission de gardienne de l’obligation scolaire selon un double mouvement de contrôle de la présence du jeune dans l’institution et, de plus en plus clairement, de contrôle de l’école dans l’accueil de ces jeunes. Hier encore la police arrêtait les jeunes décrocheurs scolaires et convoquait les parents, prévenait un juge, bref gérait les gêneurs. Désormais, la police ramène le jeune à l’école et demande à celle-ci d’assurer la prise de sanction contre ce brosseur.
Le schéma s’affine, se concrétise, et surtout quitte la sphère de l’implicite pour progressivement se donner un cadre légitime et règlementaire. L’accord en cours de concrétisation vise à mettre en place une modalité de travail commun, complémentaire -et j’ajouterais complice- entre l’école et la police pour gérer ces quelque dix-mille jeunes qui ne veulent pas de cette école pour guérir leur ennui.

Tout le monde a gagné ?

Le risque, face auquel nous nous trouvons de ce point de vue, est de voir se développer un espace extrêmement large et contraignant pour la jeunesse, laissant complètement de côté les missions essentielles de l’école, à savoir : l’éducation et l’instruction. Et tout le monde s’en trouve réconforté, aussi bien ceux qui en voulaient de cette police dans l’école, que les autres qui n’en voulaient pas, mais qui « tant qu’à faire, préfèrent encore que ce ne soit pas n’importe comment et sans cadre légal ».
Le fait accompli et le discours dominant qui s’y est calqué rattrapent la réalité. L’école est bel et bien demandeuse d’une règlementation sur cette épineuse question de son rapport à la police. Les parents sont demandeurs d’une structuration de cet échange dont l’utilité réside dans la protection de leurs enfants. La police veut de cette organisation du cadre parce qu’elle ne veut plus gérer le mode arbitraire dont elle assure cette mission.
Bref, progressivement, le discours premier dénonçant l’incompatibilité entre une mission éducative subordonnée à l’action répressive s’oublie au profit du fait acquis que l’école est ce lieu de canalisation des déviances juvéniles. Et même les jeunes en intègrent le discours, au point, parfois de ne se rendre à l’école que pour éviter les « emmerdes ». Hier encore, les principales « emmerdes » étaient dans l’école, en raison d’un devoir non fait, d’une leçon non sue, d’une bagarre dans la cour, d’une absence injustifiée... qui allaient les amener à rendre compte à l’école de leur manquement.
Directeur intermédiaire et directeur « balance »
Aujourd’hui, les « emmerdes » c’est la convocation chez les flics ou le juge, c’est le placement, et même bientôt le stage parental. Le directeur d’école auparavant gardien du respect des règles propres à l’institution scolaire devient l’intermédiaire entre le jeune et le respect de la loi de la cité. Il devient celui qui a le pouvoir de me « balancer » à la justice et donc dans les cas extrêmes -rapportés de temps à autre dans les pages « faits-divers »- celui qu’il faut « éliminer ».
Ce changement progressif s’amorce dans les années 80 et repose sur l’idée que le chômage des jeunes s’explique par leurs manques de qualification qui s’explique par leur désintérêt pour l’école qui s’explique par la baisse de performance de l’école. Ce schéma sans doute trop simplifié et manquant de nuance n’en est pas moins le fil rouge sur lequel se trament les réformes successives tendant à cantonner, de manière de plus en plus autoritaire, les jeunes dans une école elle-même de plus en plus contrainte de les y garder.
C’est d’autant plus nécessaire que trente ans plus tard et quarante-trois CEFA pour témoins, il apparait clairement que la non-qualification des jeunes n’est pas la cause première du chômage de cette catégorie d’âge ; par contre, le manque de perspectives professionnelles fait obstacle à l’intégration scolaire des jeunes dans une institution définie désormais par sa stricte capacité à atteindre « des seuils d’employabilité ».

Trop c’est trop

Cependant, les résistances à ces changements s’éveillent, notamment du côté de l’institution scolaire pour qui de plus en plus trop c’est trop, mais qui voit également arriver dans son corps professoral une nouvelle génération d’enseignants à qui le désoeuvrement de nos jeunes d’aujourd’hui parle. Ces professeurs sont des adolescents des années 80 et à ce titre la première génération des écoliers de la crise.
Peut-être que la résistance peut commencer à s’organiser dans l’école à partir de la volonté des équipes pédagogiques de remettre au cœur de l’ouvrage l’action pédagogique. Résistance aux changements qui nécessitera qu’elle intègre une partie de ces changements.

Changements d’urgence

La troisième question sera alors de savoir comment intégrer quels changements.
Il me semble que cette réflexion implique que nos projets pédagogiques remettent le jeune au centre de la réflexion non plus comme une matière première à transformer clé sur main, mais bien comme sujet d’une trajectoire identitaire que l’école doit accompagner, guider, nourrir.
Accepter que ces urbains en culottes courtes soient forcément ceux qui doivent trouver, sur les bancs de l’école, les outils de leur avenir social, professionnel et culturel. Et cela, indépendamment du discours qui est porté sur eux. La question est urgente. Elle doit intégrer aussi l’idée que le corps enseignant ne sera plus jamais seul à réfléchir sur sa pratique et ses objectifs.
D’autres appareils d’État participent désormais de ce travail d’élaboration éducative, quelle que soit la manière dont ils sont devenus partenaires. Et ce n’est pas dit que, de manière évidente, ce soit une mauvaise chose. Il faut bien sûr sortir la police de l’école, mais peut-être faut-il intégrer mieux, dans l’école, d’autres partenaires de la culture et de l’aide à la jeunesse notamment. Leurs visions, leurs missions, peuvent être complémentaires avec celles de l’école. Ça ne me pose aucun problème qu’un jeune puisse légitimement être absent de l’école parce qu’une AMO accompagne le jeune dans des difficultés familiales, sociales, ou autres. Je préfère même... quand cette action est concertée, car elle peut alors s’inscrire dans ce processus de construction identitaire du jeune.
Et dans une société, dans une région, dans une ville où de plus en plus nous avons le devoir d’intégrer des jeunes sans droits et sans statuts, réduits aux conditions de vie propre à la clandestinité, maitrisant mal les codes sociaux d’une société « paisible » sans guerre, sans violence généralisée, mais où les discriminations et les stigmatisations dictent la loi du plus fort, cette résistance s’impose comme un devoir d’humanité.

ps:

CEFA = Centres d’Éducation et de Formation en Alternance