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Les lettres, je suis née dedans puisque que mon père est graphiste et typographe. Et moi, en plus, je suis dyslexique.

La lettre pour moi, c’était mon ennemie. Comment, dès lors, arriver à vivre entourée de lettres ? Ou bien je contournais le problème de la lettre et je faisais un tout autre métier où jamais je ne devais l’utiliser ou je fonçais la tête la première dans le mur… Je suis devenue typographe : je travaille la lettre et je joue avec elle.
J’ai passé une « bonne » partie de mon enfance chez des logopèdes et là, on a joué avec des petits bateaux, des petites maisons, des petits oiseaux… Et je n’ai pas souvenance d’avoir joué avec la lettre. Plus tard, j’ai voulu comprendre ce qu’est une lettre, à partir de quand c’est une lettre et à partir de quand ce ne l’est plus.
La dyslexie, c’est une autre manière de penser et d’assimiler les choses. On ne sort pas de la dyslexie. Il y a des mots qui restent vraiment difficiles comme le mot « évidemment », qui n’est pas du tout évident ! Il ne faut jamais rire d’un dyslexique, des mots qu’il transforme, qu’il lit autrement (une fois, j’avais lu pâtes à l’encre de chine plutôt qu’à l’encre de seiche). C’est lourd à porter.
Moi, j’en parle beaucoup parce que ça fait partie de moi. Quand j’étais petite, je me sentais seule. Seule avec la logopède, seule à travailler tout le mercredi après-midi…

La lettre, ma matière première

Je crois qu’il faut respecter le dyslexique et comprendre sa difficulté propre. Il y a différents types de dyslexies : des lettres que l’on confond à cause de la latéralisation, des « on » et des « ou » qui se mélangent, des parties de mots ou des lettres qui vont dans tous les sens… Il faut aider l’enfant à devenir l’ami de la lettre et donc lui permettre de jouer avec elle. Lui montrer que la lettre, on peut la trouver partout : dans des galets, des morceaux de bois, dans la ville… Lier apprentissage et découverte. La lettre, c’est une certaine forme de poésie. Elle peut nous faire rêver parce que son dessin est beau. Par rapport à la sculpture, on apprend à écrire en petit, parfois en un peu plus grand, mais jamais en très grand. Or, voir une lettre en très grand, même en deux dimensions, ça devient un monument. Un détail de la lettre peut devenir une œuvre d’art !
Il y a plusieurs dessins de la lettre. Le dessin de la lettre à la main et le dessin de la lettre imprimée ne sont pas les mêmes et les termes ne sont pas les mêmes non plus. Quand on écrit à la main, on écrit en minuscule et en majuscule. Quand on écrit en imprimé, on parle de bas de casse et de capitale. Cet apprentissage, on ne le fait pas. Classer les minuscules : celles qui montent, celles qui descendent et les minuscules courtes. Comparer les lettres : observer leurs différences et leurs ressemblances.

Quand on écrit à la main, trouver des trucs qui font qu’on joue avec la lettre. Par exemple, accentuer les « mains » (l’attache entre les deux lettres), écrire sur une latte, faire se promener une minuscule sur sa majuscule… En faisant ça, on ne pense pas directement au mot. L’écriture ne devient pas une contrainte. Je joue d’abord avec la lettre, j’en fais mon amie avant de passer aux choses sérieuses. Dédramatiser parce depuis toujours, on nous dit : « Ah ! tu vas apprendre à lire et à écrire ! » Non, je vais d’abord apprendre la lettre.
Chez le dyslexique, c’est le point de départ qui bloque souvent : on ne joue pas assez avec la lettre et trop vite avec le mot. Les autres lisaient déjà alors que moi j’apprivoisais seulement les mots.
La manière dont j’ai appris à lire ne m’a pas convenu et du coup, les mots ont toujours été tellement durs. C’est plus facile de gérer une lettre que des lettres. En général, ce qu’on attend d’un mot, c’est qu’il dise quelque chose et moi, je n’aime pas spécialement les mots, j’aime bien ce qui compose le mot. Ce qui m’intéresse, c’est l’image-mot.
Quand je regarde un journal, je regarde l’ensemble, je ne lis pas. C’est trop de mots. Je vois qu’une lettre trop écrasée n’est pas belle, ni agréable à lire. Le rôle de la mise en page, c’est de permettre au lecteur de se sentir bien dans le texte.
J’ai dessiné des alphabets pour comprendre la lettre. Il fallait qu’elle soit visible mais pas lisible. L’alphabet, on l’a appris, on l’a récité des milliers de fois. Depuis très longtemps, notre écriture n’a pas évolué, c’est toujours les mêmes signes avec des styles différents. C’est devenu quelque chose de banal. Comment en refaire quelque chose ?
J’ai exploré et ça a donné mes alphabets avec les galets, que je ne retouche pas. Les gens retrouvent l’alphabet, juste avant le mot, si on retire un galet, certains ne sont pas lisibles. Une lettre peut n’être reconnaissable que grâce à celle qui est avant ou après.
J’ai créé des alphabets avec des couverts, des bouts de bois, etc. J’ai dessiné plein d’alphabets avec l’opposé de la belle lettre.

Mes livres, je les regarde, je ne les lis pas

J’ai fait un stage en reliure et ça m’a permis de découvrir le livre. Il est devenu un objet. J’ai fabriqué plein de livres vides ! J’ai apprivoisé le livre et du coup,
j’ai commencé à lire. Je n’avais plus peur. Dans les cours que je donne (je donne cours de typographie dans une école d’art), je présente des livres-objets pour montrer aux étudiants comment transcender le contenu. Sortir des modèles, pour qu’on reconnaisse le livre dans la bibliothèque, qu’on ait envie de le montrer et de le lire.
Lire tout haut reste difficile. Quand j’étais à l’école et que je devais lire à voix haute, j’avais des sueurs froides. Ce qui est horrible, c’est quand le prof pose des questions après. Je ne savais pas répondre, j’avais mis toute mon attention dans le déchiffrage…
Avec le temps, on trouve des trucs. Je m’entoure de gens pour ne pas me plonger dans la lecture d’un mode d’emploi. Je lis plus volontiers en vacances et là, je dévore des livres où cela n’aura pas d’impact si je lis « tapisserie » ou « pâtisserie ». La dyslexie, c’est un frein et en même temps, j’ai l’avantage d’avoir une autre vision que les autres.
En tant que prof, j’essaie de désapprendre la lettre aux étudiants pour la réapprendre autrement. Par exemple, en première année, je leur propose de travailler la lettre de 16 manières différentes. Ne pas tracer la lettre telle qu’on la connait, mais en partant de l’idée que la base de l’alphabet, c’est le carré, qu’est ce que je rajoute au carré pour faire la lettre. Si je vais au minimum du minimum, si je mets simplement un point, au-dessus du carré, quelle lettre a cette spécificité-là ? Essayer de comprendre la spécificité de la lettre et découvrir que chaque lettre a sa caractéristique sur l’un des quatre coins.
On peut imaginer que la lettre est derrière un carré, comme quand quelqu’un se déshabille derrière un paravent. Je découvre la lettre par petit bout, je la déshabille, elle est pudique, elle se cache derrière un carré… Elle devient humaine. La lettre devient un personnage, un animal ou n’importe quoi.
Parfois, on la travaille en 3D et l’expérience fait qu’une fois qu’on a pu toucher cette lettre, elle devient un objet, un volume, une présence et on la voit autrement.

À la main, avec des touches ?

Avec l’ordinateur, on étire la lettre dans tous les sens, on en fait des choses, mais ce n’est pas pour cela que c’est spécialement esthétique. Je crois qu’à partir du moment où on comprend la lettre, si on doit écrire le mot « amour », on ne l’écrira pas de la même manière que le mot « stop ». C’est vraiment essayer de sentir la lettre. On nous apprend à écrire à la main. Mais on ne nous a pas appris à écrire avec un ordinateur et les règles sont pourtant différentes. Par exemple pour écrire « troisième année », il y en a qui utilise le signe de degré. Il y a des erreurs d’utilisation des signes.
Une apostrophe et une minute, ce n’est pas la même chose. On sait qu’il y a quelque chose entre deux mots, mais on ne sait pas très bien quoi alors, on fait une erreur d’écriture.
Quand on écrit à la main, pour faire un titre, on ne va pas utiliser un caractère plus gros, donc on souligne. En informatique, on peut écrire en plus grand, en plus gros, utiliser des couleurs… L’outil permet de faire des choses qu’on ne fait pas à la main.