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Vous disez que c’est moi qui a touché les fesses d’Anissa et bien c’est pas vrai, alors vous la fermez !

Le geste accompagne les mots qu’elle me crache. Il est quinze heures : j’exclus l’adolescente. Elle transgresse avec la langue, elle transgresse avec le ton, elle transgresse avec les actes. Impertinente, elle se mêle de tout, lance sans cesse des vacheries aux profs et à ses camarades. Elle se reprend avec un petit sourire : « J’rigole, hein ! » Moi, je ris jaune.

Chaque année, il y a l’élève difficile, mal dans sa peau, frondeur qui repousse les limites, cherche l’adulte, se heurte aux « non ». C’est l’élève dont bien des années plus tard on se souvient, c’est celui qui sait toucher le point sensible, celui qui nous pousse aux excès, mais celui aussi qui nous empêche de tourner en rond, qui nous oblige à réfléchir, à chercher.

Avalanche

Aaliyah est une « récidiviste ». Sur tout le premier degré, elle est la seule à avoir 27 remarques disciplinaires. Comme le prévoit le règlement, à cinq remarques, elle a eu une retenue.

À 15, un mini-conseil en présence de ses professeurs, de son éducatrice de degré et de la direction : chaque adulte a pris la parole en lui disant ce qui le gênait dans son comportement. Le visage caché dans son poncho, elle nous a écoutés, elle a pu parler mais n’a pas dit grand-chose. Elle a pu choisir un professeur qui acceptait de la rencontrer à sa demande. On a décidé qu’elle aurait une feuille de route « sanction ». Les professeurs devront la compléter à la fin de chaque cours. Aaliyah doit respecter trois points : participer, accepter les remarques, en tenir compte. Si elle arrive à 20 remarques ou qu’elle ne présente pas sa feuille de route, des sanctions vont tomber.

À 20 remarques, elle a été exclue deux jours de l’école. À 25, elle a dépassé l’échelle des sanctions prévues dans l’établissement. Nous souhaitons la garder et terminer l’année avec elle, mais la procédure de renvoi est lancée pour qu’elle ne puisse plus se réinscrire chez nous à la rentrée...
Petite dernière de 14 ans dans une famille de sept filles, elle est un peu ronde, les cheveux toujours tirés en arrière, le visage fermé. Elle a recommencé une sixième primaire et, en échec à nouveau, est arrivée en 1e accueil.

Sans cesse en retard, dernière dans le rang, elle ne veut pas être dans la file. Elle ne mange pas sur le temps de midi, n’a jamais ses affaires de gym, refuse de participer à ce cours. Avec elle, c’est toujours un rapport de force pour qu’elle enlève son manteau en classe, qu’elle se mette au travail, qu’elle rende ses devoirs. Ce qui me pose le plus problème, c’est sa parole : elle intervient sur tout, coupe la parole des autres, agresse. Il faut toujours qu’elle ait le dernier mot, souvent c’est l’escalade. Quand je fais une remarque à un élève, il faut qu’elle y aille aussi de son commentaire. Paraître.

L’art du slalom

- Pourquoi vous avez écrit mon nom au tableau ?

- Ce n’est pas toi qui m’as dit qu’on avait pris tes affaires pendant tes deux jours d’exclusion ? Ne t’avais-je pas dit qu’on en reparlerait plus longuement pour trouver une solution ? Nous sommes au Conseil avec les autres élèves et j’inscris ce problème à l’ordre du jour.

- Ah bon... si c’est pour ça, vous pouvez laisser...

La décision finale : je vais lui restituer un sac en plastique et deux élèves s’engagent à lui apporter deux blocs de feuilles.
Une autre fois, une discussion éclate : Aaliyah veut laisser la fenêtre ouverte, les autres la veulent fermée. Je tranche en disant qu’il y a un responsable fenêtre qui a été désigné au Conseil et que c’est à lui seul d’assumer cette charge. Aaliyah refuse d’accepter, en fait une histoire personnelle, le ton monte... Je ne peux plus la contrôler... Je l’exclus.

Conseil suivant, j’inscris : « Tour des responsabilités ». Le groupe réagit : « Ce n’est pas encore maintenant qu’on doit en changer ! » Je rappelle que les responsables peuvent prendre la parole pour dire comment ils investissent leur charge, faire des demandes si c’est nécessaire et que c’est l’occasion pour chacun de poser des questions sur la manière dont est menée cette responsabilité. On revient à la règle : « Chaque responsable fait sa responsabilité comme il l’entend et en rend compte au Conseil. » Aaliyah écoute, elle est réceptive et, sur un ton d’excuse, dit qu’elle ne savait pas.

Entrevue avec la maman : Aaliyah est différente de ses sœurs, dit-elle. Elle essaie de lui parler à la maison, elle a entrepris la démarche de visiter avec elle une maison de quartier. Sa fille n’en veut pas. La maman nous explique qu’Aaliyah sort toujours bien à l’heure de la maison et que ses très nombreux retards sont dus au fait qu’elle ne monte pas dans la rame si le métro est trop bondé, elle ne supporte pas d’être serrée.
Lors de la sortie de fin de trimestre à la patinoire, elle n’est montée que deux fois trois minutes sur la glace. J’ai dû insister, encourager, soutenir. Raide, elle se tenait à la balustrade et, tandis que je l’exhortais à trouver son équilibre comme à vélo, elle m’avoua qu’elle ne sait pas rouler.

Hors-piste

À l’écoute de son langage, de ses commentaires : « On n’est pas des riches mans » (entendez : « Moi, je ne parle pas comme les bourgeois »), j’ai mené deux ateliers philosophiques sur « Qui sont ces bourgeois ? Comment ils parlent ? Comment nous, nous parlons ? Qu’a-t-on à gagner/à perdre en intégrant certaines règles ? » Absente la première fois, elle participe peu à la deuxième, mais respecte la parole des autres, écoute...
Je la sens fragile, elle me fragilise. Comment la stopper quand elle rudoie ou agresse ? Comment gérer ce dernier trimestre scolaire ? Comment expliquer au groupe que nous-mêmes transgressons les règles en la gardant ? Je suis dans l’encouragement : elle se ferme. Je suis dans la remarque : elle se rebiffe. Je la gronde : elle explose. À l’assistante sociale du centre PMS, elle dit aimer l’école, la classe et les profs ! Son souhait serait d’être inscrite ici l’année prochaine.

Au Conseil, petit à petit, elle intègre les règles, n’est plus aussi souvent « gêneuse », parvient à parler en « je », à critiquer sans que ce ne soient des cris. Après un congé, les cheveux lâchés, bas résille, coquette, elle est montée dans le rang parmi les autres... La semaine suivante, c’était déjà fini.

Elle cherche, elle me cherche : « Pourquoi c’est tout le temps moi que vous regardez ? » Je ne la perds pas de vue, c’est vrai, mais pas plus que les autres ! Elle est devenue responsable permanente du stock de matériel pour le groupe. Pour ce faire, je lui confie mes clés, elle peut aller seule dans le couloir chercher le nécessaire pour elle et le groupe. Par ailleurs, elle refuse parfois subitement d’assumer la responsabilité qu’elle a choisie.
Le PMS, l’équipe enseignante pensent qu’un suivi thérapeutique s’avèrerait nécessaire, mais la mère et la fille ne sont pas encore prêtes pour ça.
Aaliyah est mon épine dans le pied. Elle transgresse plus que tout autre et, en même temps, c’est le ressort qui m’oblige à réfléchir pour trouver une place, un juste milieu pour elle et les autres.

Elle me met souvent en échec face au groupe, mais surtout face à moi-même et à mes convictions. Ma bouée, c’est de l’exclure du groupe lorsqu’elle atteint des sommets. Je n’en suis pas fière, je m’en veux lorsqu’elle a réussi à m’entrainer dans l’escalade.

Les médailles à...

Miguel, Ayoub, Sébastien, Karima... les années antérieures, Aaliyah cette année-ci.
Ce sont des prénoms, des visages, des scènes vécues que je n’oublierai jamais. Ce sont des enfants attachants, fascinants. Ce sont ces jeunes qui me font cruellement ressentir mes limites. Fin de l’année, nous ne faisons que déplacer le problème ailleurs.
Ces adolescents sont les révélateurs du manque de moyens que nous avons dans l’école pour travailler avec ceux qui sont trop différents, trop hors normes. Ils font ressortir notre manque d’imagination, le peu de temps dont nous disposons pour nous réunir, réfléchir ensemble, mettre en place des inventions pour que chaque jeune, chaque adulte s’y re-trouve.