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Depuis quelques mois je travaille dans une école D+, dans le cadre d’un projet d’alphabétisation pour primo arrivants. Il y a quelques jours, je rejoignais avec mes élèves la classe passerelle où nous devions participer à une activité.

Lorsque nous sommes arrivés, une vision troublante s’offrait à nous : dans le couloir, trois jeunes filles étaient en pleurs, une d’entre elles présentait des symptômes de crise de nerfs. En classe, certains enfants pleuraient également, d’autres discutaient énergiquement.
Je me suis tournée vers l’instit qui me dit : « la petite X et sa famille ont été arrêtés hier soir et expulsés ce matin, je viens de le leur annoncer », « je ne sais pas quoi faire, il faut que je donne cours... » Je lui demande alors ce qui est prévu par l’établissement pour ce genre de situation, elle me dit qu’à sa connaissance rien ne l’est. Cette année, trois élèves ne sont pas rentrés à l’école : deux ont été expulsés et un est en centre fermé.
Je propose alors de rencontrer la psychologue du PMS attachée à l’école ainsi que la direction afin de voir ce qu’il est possible de faire. La psy, fort surprise, ignorait complètement ces évènements, et m’explique que la plus grande partie de son travail consiste à faire passer des tests, qu’elle travaille sur trois écoles, qu’elle est débordée, mais elle accepte de rencontrer les enfants et de voir, s’il le faut, avec sa hiérarchie ce qui peut être fait.
La direction m’annonce qu’il est impossible de prendre toutes ces situations en compte, que ce n’est pas la mission de l’école, que les cours doivent continuer. La seule chose qui est en son pouvoir est de prendre des nouvelles de ces enfants et de signer des lettres afin d’appuyer les demandes de régularisation faites par les familles en centre fermé.

The show must go on

Je fais part ici de cette expérience parce qu’elle m’a troublée en ce sens qu’il me semblait d’une part que ce que vivaient ces enfants, ainsi que l’institutrice voire tout le reste des acteurs de cet établissement, était un évènement difficile et que d’autre part, cet établissement, confronté nouvellement et de plus en plus souvent à ces évènements se retrouvait dans un cercle vicieux où la seule alternative de « survie » était le déni.
Je m’explique : lorsque je suis arrivée dans cette classe, je me suis sentie dépassée. Ces enfants étaient choqués, nous l’étions tous : une des nôtres avait « disparu », ses affaires étaient dans son banc... mais la classe devait continuer... Le chagrin, la colère, l’incompréhension dans le cartable à côté des leçons, des devoirs et des prépas... pour demain ?
Ce soir-là, l’instit, les élèves et bien d’autres ont laissé leurs devoirs au fond des cartables.
Mais le lendemain, il fallait revenir en projet d’apprentissage, s’y investir, s’y voir, s’y projeter. Apprendre le français, alors que c’est peut-être dans cette même langue que l’on leur dira pourquoi on les arrête là (en effet, beaucoup d’élèves sont avec leur famille, dans la même situation que X, en attente de papiers...) ? Apprendre, en français, que ce qu’il leur arrive n’est rien ? (Projet personnel, sens des apprentissages...)

Personne n’est mort...

Dans d’autres écoles, lorsqu’il y a un deuil à affronter, pour d’autres raisons, n’y a-t-il pas assistance portée aux enfants, aux instits, à tout travailleurs dans l’établissement, aux parents ? Il me semble avoir entendu que oui. Ici, personne n’est mort, il ne s’agit que de quelqu’un dont on n’aura plus jamais de nouvelles, que l’on ne reverra plus, sans s’être dit au revoir. Ici, le cas est trop banal ?
L’instit et moi avons cependant fait des recherches ont abouti grâce à Internet et à une connaissance dans le pays d’origine de X. On a retrouvé son adresse, ce qui a permis à la classe de reprendre contact avec elle. Les enfants ont eu alors l’occasion de délivrer sur papier leur ressenti, de se projeter dans une réalité moins dramatique, la vie continue, possible... Apprendre reprenait tout son sens, ici maintenant, dans la situation dans laquelle nous sommes.
C’est une démarche et une décision que nous avons prises seules.
Cela nous a pris une semaine, nous avons eu de la chance, mais peu importe le résultat, nous avions un projet commun, celui d’affronter ce qui nous arrivait et pour cela il nous fallait prendre et apprendre...