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Nous travaillons dans une école technique et professionnelle aux options uniquement artistiques. La spécificité de l’école est redoublée par la spécificité de notre public : pluralité des langues, des parcours, des cultures, des classes sociales. Notre projet, nous l’avons construit avec des élèves de 3e professionnelle qui arrivent chez nous avec une série de difficultés.

Ces difficultés présentent une certaine uniformité : l’échec scolaire, des difficultés dans la maitrise du français, une conscience commune de leur indignité scolaire, un fatalisme et un manque d’estime de soi qui favorisent toute une série de stratégies de diversion. Les élèves vivent des situations familiales et sociales complexes qui entrent dans l’école sans que nous ayons conscience de tous les enjeux. De plus, d’autres institutions travaillent avec ses jeunes et travaillent les jeunes sans que nous le sachions.

Des chiens de garde ?

Une collègue a dit un jour : nous sommes les chiens de garde du capitalisme ! Les élèves qui arrivent en 3P sont en effet le produit d’un écrémage institutionnalisé. Leur état d’esprit n’est évidemment pas terrible ! Bien sûr, ils sont soulagés d’avoir trouvé une école qui les accepte comme ça : déprimés ou révoltés, à haut potentiel ou dyslexiques, différents souvent. Ils nous observent et nous mesurent du coin de l’œil. Nous faisons de même. Ils nous arrivent par dépit, à cause d’exclusions successives, d’accidents familiaux ou sociaux, à la suite d’une maladie, bref avec toute une série de résistances qui nous échappent.
Comment canaliser tout cela, donner du sens, lever la tête du guidon et continuer à croire en notre institution sans devenir, presque insensiblement, ces chiens de garde dont parlait notre collègue ?
Ce contexte et ce constat ont poussé l’équipe de professeurs de 3P à travailler autrement et à mettre en place toute une série de dispositifs afin de faire de la 3P autre chose qu’une zone de relégation.
Nous avons dès lors mis en place un travail d’équipe, avec des réunions hebdomadaires, mais aussi la semaine d’atelier, les cours en binôme pour que les élèves sentent dès le début qu’ils n’ont pas une collection d’individus atomisés en face d’eux, mais un corps commun qui cadre et embrasse et pousse. Tenir nos places ensemble pour les tenir, non pour les gendarmer, mais leur permettre de s’installer, de reprendre souffle et sens.

Des temps qui décloisonnent

La semaine d’atelier consiste à abandonner l’emploi du temps habituel des cours afin de travailler avec un artiste invité à fabriquer une œuvre commune que l’on présente publiquement. Elle nécessite donc un redécoupage de l’horaire, une solide organisation et une réelle habitude du travail en équipe. Elle implique aussi un surcroit de travail de la part des enseignants qui n’est viable que s’ils comprennent ce que cet investissement produit de liberté et de sens pour les élèves et eux-mêmes.
Enfin, cette semaine particulière n’est possible que si elle s’insère dans une constellation de dispositifs qui la complète : des heures de cours en doublon, des réunions hebdomadaires d’intervision entre enseignants avec un coordinateur afin de favoriser le travail interdisciplinaire et l’esprit d’équipe, un tutorat 3P-7P. Il y a également un travail avec une personne extérieure pour rédiger un nouveau projet pédagogique destiné à être institutionnalisé par la direction et qui engage les professeurs. Sans oublier d’intégrer d’autres métiers : les éducateurs, le médiateur…

Faire œuvre commune

Notre force, dans ce projet, c’est justement cet esprit d’équipe et la volonté de chacun de tenter de nouvelles expériences qui permettent à nos élèves de faire de multiples découvertes.
Ainsi, rencontrer un artiste qui nous ouvre les portes de son talent et le met au service de la classe est un privilège qui renforce cette ouverture.
Il permet à tous de se découvrir dans des apprentissages hors de l’ordinaire, de trouver en eux des audaces inattendues et enrichissantes, de se mêler aux autres et de prendre sa place au sein d’un groupe en vue d’une réalisation commune. Il représente un lien avec l’extérieur, avec un autre univers, un autre fonctionnement. L’artiste bouscule notre équilibre, nous déplace, nous interroge. Il s’agit d’une relation délicate, enrichissante, qui nous demande de nous resituer. Tout comme les étudiants, nous avons participé à l’élaboration du décor et des personnages. Cette immersion complète sans devoir tenir un rôle ou respecter un horaire classique a donné lieu à une ambiance plus conviviale. Au cours de cette expérience, la créativité était au rendez-vous. En effet, un découpage, une erreur d’assemblage, une discussion donnaient souvent lieu à de nouvelles idées. De plus, l’artiste avait une belle manière de stimuler notre imaginaire tout en restant à l’écoute de chacun.

Principes

Oser, tester ! L’expérience, le cheminement nous intéressent, la représentation, l’exposition ne sont que les traces de cette aventure. Et puis valoriser chacun des élèves est pour nous essentiel. Les aider à dépasser leurs peurs et à s’épanouir en favorisant l’idée qu’on apprend de ses erreurs est un de nos moteurs. En effet, se tromper fait partie intégrante du processus de création ! Ne pas avoir peur d’oser, ça apporte beaucoup !
Cela est possible en levant des interdits comme se lever, sortir de classe, se défouler, faire le tour de l’école, élever la voix, courir, se coucher... Tous ceux-ci remplissent le quotidien des élèves pendant les cours en classe. Le besoin d’être des corps, d’échapper à ce carcan est pourtant réel pour ces jeunes auxquels on impose la maitrise de soi et la discipline à longueur de journée. La semaine d’atelier offre aux étudiants cette possibilité d’apprendre autrement et de libérer les corps. Elle favorise l’autonomie de l’élève et la multiplicité des activités et des postures. Cette année, les élèves ont pu, entre autres, grimper aux échelles, s’étendre par terre, crier et s’exprimer, changer de locaux dix fois par jour, travailler debout et choisir la position adéquate pour leurs missions du moment.
La semaine d’atelier part également du principe qu’on ne se construit jamais seul dans la vie. Il en va à l’école comme dans la vie. On se construit parce qu’on a autour de nous des gens qui nous inspirent, qui nous permettent de nous dépasser, nous tendent la main. Décloisonner les cours nous amène à cette perception des gens et des choses qui nous entourent, naturellement. On ne peut pas réussir tout seul, élève comme professeur, quel que soit la tâche qu’on entreprend. Dès que l’on devient moteur, on s’aperçoit que, grâce aux autres et à soi, on se donne une chance supplémentaire de vivre des expériences extraordinaires. Se mettre en mouvement ouvre des portes, libère et nous ouvre les voies de la création.
Il était important pour nous de poser un regard et une attitude teintés d’humour, ce qui nous semble un atout majeur, pourtant trop peu valorisé lorsqu’on aborde sérieusement la pédagogie. Bien entendu, nous faisons référence ici à l’humour bienveillant. Pas à celui qui humilie, discrimine ou stigmatise un élève, mais à celui qui fait planer un air de bonne humeur, du bonheur d’être là, tous ensemble.
Et puis cette mobilisation de tous autour d’un projet nous renforce dans nos pratiques comme dans nos apprentissages. Le je est un autre prend tout son sens. Ces ateliers nous ont en effet permis de mieux connaitre les élèves, les collègues et leurs approches personnelles de l’apprentissage, avec ses joies et ses difficultés que l’on partage, confronte et dépasse.
À la fin, proposer un spectacle, exposer les travaux finalisés est une fierté indéfinissable que l’on mesure le soir des représentations dans les yeux de tous : élèves, artiste, collègues, familles et spectateurs. Ce petit quart d’heure de gloire, modeste, infime à l’échelle d’une vie parfois compliquée, toujours complexe, est un instant de simplicité bien réel qui restera dans les mémoires de chacun.

Faire image, se raconter des histoires.

Être libre, c’est n’être adapté à aucune occupation spécifique et mettre en œuvre des capacités de parler, d’agir, de sentir qui n’appartienne à aucune classe, à aucun lieu particulier, dit Jacques Rancière, dans Le spectateur émancipé. Cette liberté c’est aussi mettre des mots et mettre en ordre ce que nous traversons. C’est sans doute ce qui manque à cet article, les mots des élèves, le compte rendu de leurs expériences. 

ps:

Roxane Carlier, Mélanie Cortembos, Claire Dehasse, Vincent Macaux, Sébastien Marandon, Anne-Catherine Stassin, Thierry Thioux, Isabelle Vandenbosch.