Recherche

Commandes & Abonnements

Comment faire pour arrimer des enfants dits autistes ? Comment leur faire entendre au fil du temps que chacun d’eux a une place à prendre dans mes ateliers scolaires, comment leur dire que leur parole est précieuse et que j’aspire à les mener aux connaissances de base nécessaires à un parcours scolaire à venir ? Et finalement pourquoi y iraient-ils ?

Chaque année, je me donne un temps d’observation pour chaque enfant. J’étudie leur façon de m’adresser la parole ou de m’ignorer, de me regarder ou non (de biais ou de face), je suis attentive à leur manière de se déplacer, de m’apporter un objet, de se présenter. Chaque mot, chaque réponse donnée a son importance. J’essaie de concentrer un maximum d’informations dans ma « valise à trouvailles », comme autant de petits trésors à ne pas laisser filer au hasard. Cette valise a une part de magie, car elle me fournit un matériel inattendu dans lequel je puise pour m’inscrire dans le parcours des enfants.

Tanguy

Tanguy a un passé scolaire douloureux. Je ne peux lui faire aucune demande, sous peine d’être injuriée, houspillée, rabrouée : « Je ne t’aime pas. Je m’embête. Tu m’avais dit que je pourrais aller à l’escalade aujourd’hui. C’est trop dur de travailler ainsi. »

J’essaie de tenir le gouvernail et de ne pas me laisser submerger par les paroles tentaculaires d’un enfant, qui tente de s’assoir dans le train de l’apprentissage, mais qui n’y arrive pas tout seul. Notre premier terrain d’entente fut un poème s’intitulant Les oublis de Fanfan :

« Fanfan est une grande distraite,
elle fait des trous dans ses chaussettes,
elle salit ses lunettes, fait bruler l’omelette,
met une casquette et oublie sa valisette
sur le quai de la gare de Limelette. »

La visée de ce petit texte, supposé servir l’étude du son « ette », était surtout de mettre en scène une prof qui ne sait pas tout, qui vérifie ce qu’elle croit savoir dans le dictionnaire, qui fait le clown et n’hésite pas à se moquer d’elle-même. Tanguy, amusé, s’en empara et prit grand plaisir à le réciter à tous. Ce texte fut le premier jalon du parcours scolaire d’un enfant révolté.

Joachim

Joachim participe trois fois par semaine à la classe. Pendant plusieurs mois, les débuts d’ateliers sont marqués par ses absences et retards répétés. Il a toujours une bonne raison pour justifier ses retards ou ses départs en cours d’atelier.

Hausser le ton ne sert à rien. Cela a pour résultat de retarder le moment de nos rencontres. J’ai eu l’idée de me plaindre alors amèrement à lui de nos rendez-vous ratés, de l’absence de coup de fil pour me prévenir de son retard et de ses absences répétées. Il me répond du tac au tac qu’il a crevé un pneu sur l’autoroute avec son cabriolet rose ou bien que Poupée (sa poupée à l’Antenne [1] ) est malade ou encore qu’il a égaré son GSM et qu’il ne peut m’appeler. Ses objets, tolérés dans l’espace de travail, prennent une place considérable sur le banc qu’il occupe seul. Il les dispose avec minutie autour de lui ou en dessous de sa chaise et leur parle de temps en temps. Poupée a le monopole. Il la met à côté de lui sur l’autre chaise et lui fait ses recommandations.

Joachim travaille seul. Il répare ses voitures cassées avec du papier collant et des bandelettes de feuilles découpées. Souvent, je lui adresse la parole, m’assurant de sa présence dans le groupe des cinq enfants et je constate très vite que, malgré ses préoccupations axées sur Poupée et ses voitures, il a bien saisi, retenu et compris le thème du moment. À l’atelier Étude du temps qui passe, je lui apporte un agenda pour l’inciter à inscrire ses rendez-vous avec Sara, ma collègue et stagiaire à l’Antenne, les dates de réparation de ses voitures, les fêtes à venir, ses jours de vacances...

Dans ces manœuvres, comme dans une pièce de théâtre, je lui assigne le rôle de l’acteur principal, sans trop lui faire prendre conscience de l’enjeu d’apprendre. Joachim m’a emboité le pas, l’air de rien, il s’est levé pour marquer au tableau le jour de la semaine, la saison ou encore le nom de l’un ou l’autre adulte. L’écriture a pris le pas sur le découpage de marques de voitures dans les magazines. Il s’est mis à inscrire lui-même le nom de certains enfants de l’Antenne, à numéroter, à l’atelier calcul, les voitures représentées dans les revues, à écrire, sous la dictée, les numéros des bus. Nous parlons du prix d’achat des voitures et du fait qu’une bicyclette est moins chère !

Joachim est de plus en plus présent dans les ateliers. Il pose des questions pertinentes. Un dialogue créatif s’instaure. Il s’intéresse aux thèmes développés, écrit de plus en plus de mots au tableau, essaie de les identifier dans les phrases. Il se repère beaucoup mieux par rapport au temps qui passe. Son expression langagière s’est développée et il lit maintenant de façon syllabique les indications lexicales proposées.

Anouck

« Non ! Pas dessiner ! Pas travailler ! » Anouck gémit, pleure et se roule par terre, les jambes en l’air. Quel boucan ! « Veux aller chez maman à quatre heures. »

Des scènes de colère comme celle-ci, nous en avons vécues de nombreuses en début d’année. Pour capter son attention, je me suis mise à jouer avec des partenaires bien peu académiques : deux poupées de chiffon du nom de Fifi et Loulou, jouets expressifs qui provoquent le rire et m’aident à bâtir une mise en scène dynamisante. Son petit cheval est le bienvenu. Placé sur l’armoire, il nous regarde.

Anouck a réellement pris sa place dans l’atelier En route, petit train. Youri m’agrippe fermement le pull, suivi par Anouck ; ensuite viennent Brandon, Heloïse et Lilian. Hélène, ma collègue, ferme la marche et nous déambulons, mimant la locomotive qui souffle, crache, émet des bruits stridents, bien aidées d’ailleurs par les enfants qui s’en donnent à cœur joie. Cette mise en scène, répétée chaque semaine, introduit notre atelier et confère à chacun une place dans le train en marche. Arrivés à la gare, tout le monde s’assied et chaque passager reçoit son prénom inscrit en lettres majuscules.
Anouck participe volontiers à ce parcours ludique. Elle rit, nous interpelle, et s’assied à côté de son copain Bryan. Elle est tout entière prise et excitée par l’ambiance. Sous mon regard, elle se calme, elle se renfrogne un court moment, puis elle accepte les consignes d’imitation gestuelle. Quel changement ! Il n’y a plus de colère. Anouck est à l’écoute.

Nous bougeons, dansons, touchons notre corps, nos mains, nos pieds, le contour de notre tête, nommons les parties du visage en jouant à se cacher les yeux, à se boucher les oreilles, à gonfler ses joues comme le phoque, à ouvrir et fermer la bouche comme le poisson Némo. Tout ce travail corporel dynamise Anouck. Les jeux de souffle et d’articulation sont acceptés avec enthousiasme : faire des bulles de savon, moucher son nez, souffler sur une balle de mousse, imiter le bruit d’une feuille qui tombe...

Au tableau, elle tente d’écrire son prénom, peut maintenant suivre un tracé précis à condition d’entrer à pieds joints dans l’histoire illustrée décrite au tableau : aller à la rencontre de la limace qui fait des traces sur la route, du lapin qui sautille dans les champs, du hérisson qui a plein de piquants sur le dos, du vent qui pousse les nuages dans le ciel… Anouck prend part aux activités graphiques qui décorent le tableau noir. Elle est moins partante lorsqu’il s’agit de productions sur feuille, assise à sa place. C’est trop statique, trop peu ludique. Il lui faut en permanence entrer dans un jeu, dans une danse.

Larry

Comme logopède, mon travail ne se limite pas à l’espace de la classe : quel que soit le temps ou le lieu, chaque situation est une occasion d’arrimage et d’accrochage pour les enfants.

À la récréation, debout devant le bac à sable, Larry semble plongé dans une profonde rêverie. J’entreprends de le ramener sur notre planète en chatouillant son nez, sa bouche, ses yeux, que je nomme tour à tour. L’énumération se poursuit, répétée par un Larry beaucoup plus actif. Il me regarde, sourit et je l’emmène alors dans une gymnastique de bras tournant comme des moulins à vent, de jambes gesticulant comme une grenouille, de tout un corps qui pirouette dans l’espace comme un avion dans le ciel. Génial, Larry m’imite. Il suit avec précision et justesse tout ce parcours fantaisiste.

Assis par terre dans la cour de récréation, nous nous mettons à compter les doigts de nos mains. Ayant enlevé ses chaussures et ses chaussettes, Larry fait de même avec ses doigts de pied, puis avec les miens. Je m’empare alors de ses chaussettes, que je place sur ma tête. Larry me regarde, prend sa chaussure, la pose délicatement sur sa tête essayant de la maintenir en équilibre et m’annonce très sérieusement : « chapeau ». Cet instant magique nous a donné la possibilité de nous rencontrer dans un échange vibrant d’une présence vraie et combien inattendue.

Dans la mise en place de nos ateliers, qui nous obligent à des remises en question, à ne jamais les répéter, nous sommes sans cesse en quête de clés susceptibles de nous ouvrir les portes les plus verrouillées de ces enfants dits autistes ou psychotiques. Pour cela, je dois mettre de côté mon savoir à priori de logopède, et chercher pour chaque enfant une réponse qui puisse l’accrocher. Les mises en scène, les mots-passerelles, les rimes et les textes poétiques, une dose d’humour qui pacifie, chacune de ces trouvailles me sert d’appui, de tiers, de détour opportun dans ma tentative de saisir au vol « le brillant » qui personnalise chacun de ces enfants. Le brillant scintille… un peu comme une étoile filante ! Est-ce parce que leur étoile se sent aperçue et regardée qu’ils se mettent à entrer dans les apprentissages ?

notes:

[1L’Antenne 110 est un établissement de rééducation conventionné par l’INAMI pour recevoir des enfants souffrant de troubles envahissants du développement et de troubles graves de la personnalité. La socialisation et la réinsertion scolaire constituent les objectifs de fond visés par l’ensemble des rééducations.