Recherche

Commandes & Abonnements

À l’école secondaire du Centre Médical Pédiatrique Clairs Vallons, la direction mise beaucoup sur les ateliers artistiques.

L’idée du projet est de développer la créativité de ces adolescents en réalisant des courts-métrages, des reportages ou de la musique grâce à l’utilisation du multimédia. Cette démarche permettrait à ces jeunes d’être valorisés auprès de leur entourage qu’ils ne voient que très peu en raison de leur hospitalisation et de développer une meilleure image d’eux-mêmes par l’expression.

Introduction

J’enseigne en tant que professeur d’atelier artistique pour des élèves du type 5 à Clairs Vallons. Il s’agit d’adolescents (entre douze et seize ans) hospitalisés au sein du Centre Médical Pédiatrique souffrant de troubles affectifs graves, de pathologies chroniques associées (diabète, H.I.V. ou autres) ainsi que d’obésité sévère. Avec ma collègue, les élèves feront de la peinture et du théâtre, un éducateur et moi-même prendrons la direction du multimédia. Un ordinateur, une caméra, un appareil photo numérique constitueront la base de notre projet.

Je ne sais pas dessiner

En attendant l’arrivée du matériel, je tente de les faire dessiner en pensant naïvement que les ados vont pouvoir utiliser ce moyen pour exprimer leur mal-être, les problèmes liés à leur hospitalisation. En effet, ils sont soignés pour une année et ne voient plus leurs familles et amis qu’un weekend sur deux. C’est dur. À cela s’ajoutent leurs maladies, leurs souffrances, leurs désespoirs parfois. Mais, très vite, je déchante. Alors que le dessin est parfait pour des élèves du primaire, les ados, eux, le boudent assez vite. Ils commencent à devenir des adultes mais dessinent toujours comme des enfants. Plutôt que de se dévaloriser, ils préfèrent me dire : « Je ne sais pas dessiner, je n’ai pas envie ! ».

« Zoom jeunes », le déclic

À la mi-septembre, nous décidons de participer au concours « Zoom jeunes » qui récompense des projets innovants. Avec quelques élèves, nous réalisons vite fait un petit film. Celui-ci, une fois terminé, est projeté en interne dans la grande salle de Clairs Vallons sur écran géant. L’enthousiasme des élèves, mais aussi de la direction et des autres éducateurs est immédiat. Une seule question revient maintenant dans la bouche des élèves qui n’avaient pas participé à ce premier projet : « Et nous, c’est quand qu’on fait un film ? »

Et nous, c’est quand qu’on fait un film ?

La dynamique est lancée. Dans chaque classe de quatre, cinq élèves, la motivation est énorme, les besoins de reconnaissance aussi sans doute. Ils veulent filmer tout de suite. Un dilemme se présente alors à moi. D’une part, je sais, par ma petite expérience dans le multimédia avec des jeunes, qu’il ne faut pas commencer par des projets trop ambitieux, tirés en longueur avec une production et un résultat trop éloignés de la première phase d’excitation du début. Le risque est de les dégouter. De l’autre, réaliser un film sans préparation, sans réflexion, c’est la porte ouverte au n’importe quoi. Je prends la décision de découper par phases bien distinctes chaque projet de film. D’abord un brainstorming au tableau pour les idées. Un clip, un reportage, une fiction, un film sur Clairs Vallons, une histoire avec effets spéciaux, tout est possible, tout est autorisé ou en tout cas discuté. Une fois l’idée de base trouvée, vient la construction de l’histoire, la description des personnages, les détails des accessoires à trouver, et la distribution des rôles. Un storyboard est même construit [1].

Les élèves sont acteurs dans le processus. Bien vite leurs yeux s’ouvrent et les scénarios se construisent par le besoin de tel ou tel élève de mettre en image un passé, une cassure, un évènement heureux ou malheureux de leurs vies. Matthieu, un obèse veut communiquer ses « trucs et astuces » pour se sentir mieux face au dur regard des autres. Il parlera face caméra et en marchant à la manière des témoignages vus à la télévision comme lui suggèrera une condisciple. Marine, elle, était blanche comme une morte au début d’année, maigre et absente. Elle n’accroche pas du tout au tournage, me regarde livide quand je lui demande de jouer son rôle. Les autres élèves ne savent plus que faire d’une fille qui s ’évanouit tout le temps, moi non plus en fait. Et puis un jour j’apprends que petite, elle prenait des cours de théâtre. Avec douceur et patience, je la relance à ce sujet. Son visage change d’apparence lorsque je lui demande, sur le ton de la confidence, de me donner chaque fois son avis sur l’interprétation des rôles. Marine finira par incarner le « flic » le plus impressionnant que j’ai jamais filmé, voix posée et expression corporelle en prime. Les autres élèves, pour le coup, en resteront bouche bée... Robin, lui a eu très mauvais souvenir de ce qu’il appellera sa « Joyeuse rentrée » dans un internat. Premier jour, bastonné, racketté et de justesse... sauvé par un autre. Il veut que ce soit filmé exactement comme cela s’est passé, les autres donneront leurs avis sur la chorégraphie de la bagarre, ralentis y compris. « Monsieur, il faudra dire la morale à la fin. On n’attaque pas un plus petit que soi... » D’autres films seront construits au fur et à mesure par tous les élèves ensemble. Une seule règle : « On s’écoute ». Chacun peut trouver une idée, dans l’histoire, dans les costumes et accessoires, dans la musique d’intro, même dans la façon de filmer. Tout est discuté et avalisé ensemble.

Mieux que le Festival de Cannes

Les productions s’enchainent et bientôt la liste des films est impressionnante. Nous savons bien qu’il ne faut pas laisser retomber le soufflé et les élèves nous le rappellent tout le temps. « C’est quand qu’on les regarde ? » On bloque une date, on invite tous les élèves du secondaire et du primaire, les professeurs de cours généraux, les éducateurs, les thérapeutes, les logopèdes et la direction dans la grande salle.

Silence, ça tourne...

Rires, larmes, étonnements, cris, chaque petit film est entrecoupé par des tonnerres d’applaudissements. L’heure prend la vitesse de la lumière et tout le monde a passé un très bon moment. Les commentaires d’après projections sont unanimes parmi tous les acteurs qui entourent les enfants : « C’était vraiment extra, on ne les voit jamais comme ça en classe, en consultation ou dans les pavillons ».

Prochaine étape, sans doute la plus importante, re-projeter tous les films, mais cette fois devant leurs parents. La valorisation par la vidéo auprès de leurs pairs, auprès des adultes qui s’occupent d’eux et enfin, auprès de leurs familles est essentielle à leur (re)construction. Une souffrance qui s’exprime et qui peut être enfin reçue.

notes:

[1Sorte de bande dessinée, une suite d’images dessinées anticipant le découpage plan par plan d’un film ainsi que les mouvements de caméra. Il sert de complément au scénario lors du tournage.