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Les évaluations externes certificatives sont un concentré de français de scolarité par le contexte dans lequel elle s’opère, le langage et les supports majoritairement écrits auxquels elles recourent, les tâches qu’elles proposent et les opérations cognitives et langagières qu’elles mobilisent de la part des élèves.

Et si, pour mieux comprendre ce qu’est le français de scolarité au secondaire, on jouait le jeu d’une mise en situation ? Celle d’une élève qui, au terme de sa deuxième année, doit passer, en 2013, le CE1D de français. Rassurez-vous, il ne s’agira que d’une question parmi les mieux réussies du test et vous serez mis dans la peau d’un élève ayant bénéficié de tous les apprentissages requis.

Mise à l’épreuve

Vous savez que vous jouez, dans cette épreuve, la réussite ou non de votre degré en français. Vous êtes loin du contexte habituel et sécurisant de votre classe. Votre professeur n’est plus là pour répondre à vos questions, pour reformuler ou pour vous donner des indices. Cela fait déjà une heure que vous travaillez. Vous avez bouclé la partie « Compréhension d’un récit de fiction », vous avez lu les sept pages de la nouvelle J’irai voir les Sioux de Thomas Lavachery et répondu à huit questions. Vous êtes, maintenant, dans la seconde épreuve de lecture, volet « Compréhension du dossier informatif », confronté à un dossier fait de six documents relativement courts, dont deux iconiques. En français, outre la littérature, il faut aussi lire, comme dans d’autres disciplines, des documents informatifs qui exposent, de manière synthétique et objective, des connaissances. Heureusement, votre professeur vous y a familiarisé.

Le document 4 en possède les caractéristiques : structure descriptive, énonciation impersonnelle sans marque subjective, recours au lexique conceptuel (citoyenneté américaine, droit de propriété…) ; données numériques objectivant l’information…

Comprendre la consigne


Que veut dire minoritaire ? Si le sens du mot vous est inconnu, vous pouvez faire des hypothèses à partir du contexte et des mécanismes du lexique français qu’on vous a appris, par analogie et par dérivation : mini, mineur, minorité… : (plus) petit (que).
Bien initié à la structure des consignes, vous pouvez sans doute identifier facilement le thème les Indiens, ses limites temporelles aujourd’hui et spatiale aux États-Unis. Vous êtes sur la bonne voie : l’identification de ces indicateurs facilitera la sélection du document susceptible d’offrir la réponse par son titre Les Indiens d’Amérique du Nord aujourd’hui.
Vous repérez le singulier de document. Heureusement, un seul document contient la réponse et la lecture sélective peut donc s’arrêter dès que celui-ci est repéré ! Les mots dossier informatif et document vous sont familiers. Il vous reste à faire le lien entre le mot affirmation et l’énoncé préalable. Vos connaissances linguistiques vous indiquent que cette désigne un référent précédemment donné et que la phrase liminaire est bien une affirmation dont une des caractéristiques est de recourir au présent.
Dernier écueil : le terme illustrer. Voilà bien un de ces verbes opérateurs que vous rencontrez fréquemment à l’école et, vous avez compris qu’il ne s’agit pas ici de réaliser un dessin, mais bien d’appuyer un énoncé par des exemples.
Bref, vous avez compris la tâche cognitive implicite requise : comparer l’affirmation de la consigne avec une information d’un des documents, en sachant que cette dernière aura un caractère plus précis et moins abstrait. Si l’on est dans des questions de proportions, on peut raisonnablement s’attendre à des précisions numériques.

Exécuter la tâche

Vous devez maintenant mobiliser des stratégies de lecture adéquates. Initié au mode de lecture sélective, vous n’allez pas perdre le temps (compté !) à lire comme un néophyte les documents dans leur ordre de présentation. Vous savez que vous devez observer les titres et les intertitres et identifier leur parenté avec l’affirmation. Le titre du document 4 et les nombres qui y figurent attirent votre attention. Il vous reste à le lire pour identifier l’information recherchée et pour vérifier si celle-ci est bien synonyme.

Bingo ! Vous constatez la parenté de la structure syntaxique des deux énoncés. Êtes-vous au bout de vos peines ? Non, puisque la consigne vous enjoint à justifier votre choix.

Justifier : caprice de profs ?

« Pourquoi devoir toujours tout justifier ? Si la réponse est correcte, c’est bon, non ? Pourquoi justifier une bonne réponse à un prof qui la connait déjà ? », vous dites-vous peut-être.
Vous avez intérêt à ne pas baisser les bras : le guide de correction, que vous ignorez, n’accorde les deux points qu’à condition que la réponse soit correcte et justifiée.
Heureusement, vous connaissez les règles du jeu scolaire. Vous savez qu’il ne suffit pas seulement d’exécuter. Vous devez prouver le caractère non aléatoire et fondé de votre réponse. C’est une sorte de jeu de rôle : le professeur joue le naïf, le novice qui a besoin d’une explication et celui de l’expert, en situation de pouvoir évaluer la validité de la justification.

Justifier, oui, mais comment ?

S’agit-il de fournir une explication de la démarche menée ou simplement d’illustrer par un extrait recopié ou reformulé ? Vous hésitez et optez finalement pour le plus simple et le plus habituel : la citation. Vous n’aviez pas tort, le guide de correction montre que c’était celle-ci qui était attendue. Vous faites partie des 68,2 % d’élèves qui ont réussi cette question pour une moyenne de 58,5 % à cette partie de l’épreuve. 33 826 élèves de deuxième année ont relevé le défi comme vous, mais 15 465 sont restés en panne.
Et si on faisait l’hypothèse que la maitrise du français de scolarité — et pas seulement du français usuel — joue pour une part importante dans la réussite ou non des épreuves externes ?

Primaire — secondaire : le grand écart

Chaque année se répète un grand différentiel entre le pourcentage de réussite au CEB et celui au CE1D et ce, spécialement en mathématiques. CEB trop facile ? Mesure-t-on bien la même chose ?
Comparons deux items en mathématiques [1] pour mesurer le saut demandé à l’élève à l’entrée du secondaire.

Cet exemple illustre assez bien les observations globales relevées par le service de l’inspection dans son analyse comparative des deux épreuves.
En ce qui concerne les consignes et les opérations cognitives au CEB, on privilégie les verbes d’action comme écris, coche, complète, relie, entoure, ce qui cadre parfaitement la tâche à effectuer. Alors qu’au CE1D, en plus de ces verbes comportementalistes, des verbes mentalistes apparaissent comme détermine, justifie, explique, propose, applique. Ceux-ci requiert des démarches mentales plus élaborées, et sont donc davantage source de difficultés pour les élèves.
En ce qui concerne le langage, alors que dans le CEB, la tendance est d’utiliser le langage courant pour parler des mathématiques, le CE1D, quant à lui, utilise le langage mathématique. En résumé, on observe que la terminologie employée pour exprimer les consignes et celle pour parler des mathématiques demandent aux élèves d’effectuer un saut conceptuel significatif entre le CEB et le CE1D.

Que peut-on extrapoler de ces exemples ?

Le français de scolarité ne se confond pas avec le français de communication, mais au contraire s’en distancie. L’école exige des énoncés et une posture dégagés du je-ici-maintenant où le parler de l’emporte sur le parler à.

Le français de scolarité s’accompagne d’opérations cognitives complexes : observer, classer, comparer, appliquer ou élaborer des concepts, élaborer des hypothèses, interpréter des données, résoudre un problème, tirer des conclusions, apprécier, évaluer…
L’identification de verbes opérateurs, dans les nouveaux référentiels terminaux de formation générale du qualifiant, montrent bien l’ampleur du défi qui attend l’élève : trente-et-un verbes différents en français, soixante-et-un en sciences et soixante-six en mathématiques. Moins d’une dizaine sont communs aux trois disciplines (comparer, expliquer, justifier, énoncer, expliciter…) avec des sens différents.
La verbalisation des résultats de ces opérations mentales met en œuvre des opérations discursives complexes. Comment exprimer les résultats d’une comparaison, justifier, synthétiser… ?
En somme, acquérir le français de scolarité, c’est passer d’une culture à l’autre : de l’oral-pratique à l’écrit abstrait, du langage particulier à la langue universelle de l’école, de l’affectif au cognitif, des relations affectives de la famille ou de la bande de copains au collectif de l’école dans une relation professionnelle et impersonnelle… Danielle Mouraux a illustré ce passage difficile en parlant de rondes familles et d’école carrée [2]

notes:

[1Ces deux exemples ainsi que les constats qui suivent proviennent de la note de synthèse Du primaire au secondaire : continuité ou rupture dans les évaluations externes certificatives en mathématiques, rédigée par les services généraux de l’Inspection et du pilotage du système éducatif, en 2012.

[2D. Mouraux, Entre rondes familles et école carrée : L’enfant devient élève, De Boeck, Outils pour enseigner, 2012.