Recherche

Commandes & Abonnements

Accueil / Publications / TRACeS de ChanGements / Anciens numéros : du n°199 au n°151 / n°157 La sexualité septembre 2002 / Le beurre, l’argent du beurre et le sourire de la fermière

On veut tout. Et de préférence, tout de suite, pour moi, ici, maintenant. Une telle envie de jouissance immédiate coule un peu partout et donc à l’école aussi. Jouissance qui peut porter sur le sexe, mais pas seulement, et avoir à faire cependant avec la sexualité.

Sur le terrain scolaire, comme sur d’autres d’ailleurs, on pourrait profiter des apports de la psychanalyse tels que proposés et travaillés par S. Freud, J. Lacan, J.A. Miller.

Au commencement était le sexe

Les vibrations de sexualité sont mises en mouvement bien avant la naissance. Au tout premier âge, le premier objet de jouissance d’un bébé est sa mère. Pour entrer dans le lien social, le petit d’homme devra payer le prix : se séparer de sa mère et donc perdre ce qui le comblait ; perte d’une jouissance primordiale.

Perte mais gain aussi : gain de la parole, gain de la possibilité d’être dans le lien du langage, dans le discours. C’est ainsi que nous sommes tous les créatures de la parole.

C’est la parole, comme dit J. Lacan, qui est le père de l’homme. Parole, en tant qu’elle permet le détachement, la coupure et la possibilité d’advenir comme sujet autonome via le symbolique.

Tous les humains entrent dans le lien social avec cette perte du paradis de jouissance au départ, ce manque toujours dur à vivre. En fait, ils ne sont pas heureux de cette perte, les humains, et du coup, ils sont tout le temps à l’affut de tout objet qui pourrait venir, en tant que bouchon, réparer ce manque, cette perte primordiale... Et cela, sans jamais y arriver.

Les inventeurs de publicité ont bien compris ce fonctionnement, occupés qu’ils sont à nous laisser croire, avec force suggestions, qu’avec tel vêtement, tel parfum, telle voiture, tel yaourt, tel GSM, nos faims de jouissances insatiables vont être comblées. Dans l’actuelle société néolibérale hypermarchandisée, le bulldozer jouissif est devenu un monstre. Nous risquons de nager dans cet impératif tous, partout, tout le temps.

Des idéaux aux « fast food »

En d’autres temps, des idéaux faisaient encore office de frein, de métaphorisation, c’est-à-dire d’une certaine mise en forme de l’impératif de la jouissance.

À ces moments-là, le menu proposé par l’Autre était : la famille, le village, l’école, l’église, la maison du peuple, la patrie. Mais aujourd’hui, l’Autre est « global », à échelle mondiale et surtout à l’échelle d’un impératif de jouir coute que coute, où les idéaux semblent avoir valsé.

Quand rien ne leur est donné, ils prennent

La fonction des idéaux anciens était de promettre des jouissances possibles mais en les tenant à distance, en laissant entendre le chemin vers..., en amenant des limites, des normes, des interdits. La satisfaction trouvait son compte aussi sous la forme du renoncement, dans un « plus tard », un « plus loin », un « pas tout ».

Quand les idéaux sautent, c’est comme si tout devenait prenable en direct, un peu comme d’un grand sein toujours disponible à la demande et rapidement... en fast food..., et même sans demande, en self service. Là, comme le rappelle J. Lacan, « L’Autre n’existe pas ». Il y a presque une pulvérisation de la distance dans le temps et l’espace. L’ici est l’extrêmement loin et l’éternellement présent.

Au jus de quels noyaux ?

Jusqu’il y a quelques dizaines d’années, les enfants n’étaient « programmés » que par le noyau familial, leur père et leur mère, leurs grands-parents, et quelques autres : ils étaient par exemple poussés vers la pratique d’un métier manuel (souvent hérité) ou poussés à faire des études... En tout cas, à s’inscrire dans la société et à y tenir un rôle.

Aujourd’hui, les enfants sont encore toujours « programmés » par leurs parents, par l’Autre, mais un autre type de programmation dépasse la leur ou en tout cas l’infiltre fortement : c’est tout le discours marchand, discours centré sur l’économique, non plus au niveau du petit noyau familial mais au niveau mondial. Les enfants se frottaient à des cailloux et aujourd’hui, ils se frottent à leurs vêtements griffés, leurs barbies, leur game boy ou leur playstation.

Pire... Outre la dimension mondiale, le « programme » qui fait menu pour le sujet est bourré d’une promesse de jouissance en plus, d’une plus value laissant croire à un : « Voilà, IL Y A ce qu’il te faut ! »

La fonction d’un père est entre autres celle de transmettre à son enfant une parole qui véhicule un désir, désir qui implique un « non », une perte fondamentale, de dire : « IL N’Y A PAS... Non, c’est pour plus tard. Tu ne pourras pas jouir de ta mère mais tu pourras, si tu veux, aimer, désirer et répondre d’’une’ femme. »

Aujourd’hui, circule la grosse voix d’un discours (télé, mass-media, publicité, etc.) dont l’énoncé est : « Vas-y, achète, parce qu’IL Y A ce qu’il te faut ! Tu peux jouir de tout. »

Ce qui peut donner des pères, des parents qui se crèvent pour pouvoir acheter tout. « Je travaille pour te payer ton GSM. » Et pour ceux qui ne peuvent pas, faute de travail, ils s’en culpabilisent... Ou alors, des gosses font du « business », synonyme souvent de « la dépouille », « taxer », « chouraver », pour jouir quand même et à n’importe quel prix payé par d’autres.

Dans tout ce contexte, les pères sont « dépèrisés » par l’ordre de la jouissance.

Et à l’école, ça donne quoi ?

L’école, elle, est envahie par tous ces objets de jouissance. On a donc dans nos classes des élèves jouisseurs, qui risquent d’être assez déshumanisés.

En plus, chacun est dans son autisme de jouissance individuelle, bien sûr. À noter jusqu’où ça va... Lors d’une manifestation contre la guerre en Afghanistan, on pouvait lire sur des calicots « not in my name » comme si la satisfaction personnelle et le tout-à-partir-de-soi passait avant l’idéal collectif, l’annulait même.

Que faire alors ? Lutter contre cette foutue marchandisation de tout qui ne peut que pousser aux jouissances sans limites, destitutrices d’humanité finalement. OK. La CGE s’inscrit dans cette résistance avec les ONG et autres revendicateurs d’autre mondialisation. Mais pour le travail local à l’école ? On peut rendre critique, conscientiser etc. Et ce sera surtout de l’ordre du rationnel. Pendant ce temps, quand même, par-dessous et s’appuyant sur les structures humaines, ça se joue aussi ailleurs. C’est bien sur cet ailleurs que les hypothèses posées avec les outils psychanalytiques apportent leur éclairage.

ps:

D’après les propos recueillis auprès de Virginio Baio.