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Moi, je suis directrice, mais je ne suis pas du tout attirée par le pouvoir... Menteuse !!

Qu’on se le dise une fois pour toutes, être directeur ou directrice, c’est accepter de se confronter aux pouvoirs, le plus indomptable étant sans doute le sien... Nombre de directeurs ont pris le poste « pour dépanner, pour faire plaisir, mais surtout pas par gout du pouvoir », disent-ils. Pourtant, ce monstre à multiples têtes, il va bien falloir l’affronter puisqu’il se cache au détour de chaque couloir de nos écoles, dans nos fardes de réunions, dans les paroles de chacun... Le meilleur moyen de dompter le monstre est peut-être de l’adopter... À deux, on est plus fort surtout si le monstre s’avère être un allié puissant aux allures sympathiques...

Désignée dans une école à « pédagogie active », le PO me signifie, à l’engagement, que j’aurai affaire à une équipe motivée, compétente mais... qu’il s’agirait d’y mettre bon ordre. N’ayant pas une âme de « redresseur de torts », je me souviens de ce que j’ai pu apprendre auprès des militants de la CGE...

Un, deux, trois,...

Premier visage du monstre. Les premiers jours de mon mandat, je demandais quelque chose aux enseignants, ils le faisaient aussitôt. Wouaw... Ce n’était donc pas difficile et, avec le sourire, cela paraissait même sympathique... Le pouvoir de la fonction.

Deuxième apparition. Première rencontre avec les enseignants. Je leur annonce la couleur : une pédagogie participative pour les profs aussi. La semaine suivante, un représentant par cycle est convié à un Conseil des profs.
- On y fait quoi ?
- On verra bien ce que vous avez à dire... Ce lieu est pour vous.

Un autre visage du monstre : le pouvoir donné à l’équipe.

Premier Conseil, ils arrivent et se regardent. Je demande qui va assurer le secrétariat de la réunion. Un courageux se désigne et me demande ce qu’il doit noter... Je leur fais savoir que ce lieu sera un lieu où pourront s’exprimer les demandes et propositions qu’ils ont à faire. Je leur demande de jouer le jeu jusqu’à Noël. Nous verrons ensuite.

Un premier sujet et non des moindres est abordé : les surveillances des récréations ! Alors qu’auparavant tout le monde et personne ne surveillait, le groupe décide d’organiser une tournante pour les surveillances. On relit les textes légaux et un tableau des surveillances est élaboré. Premier rapport de réunion dans les casiers, première tempête...
- Qui vous a dit que vous pouviez décider pour nous ?
- N’avez-vous pas été manipulés par la directrice ?
- Anne-Marie, c’est toi la directrice, c’est à toi de trancher...

Troisième visage du monstre. Qui doit décider, finalement ? Les discussions sont âpres, les « mentors » habituels haranguent les foules, influencent leurs collègues, détruisent les théories des uns, encensent celles des autres. Le monstre a changé de camp. Le pouvoir des mentors guette.

De quatre à huit

Quatrième visage du monstre. Les années passent, nous construisons notre Conseil, ses lois, son organisation, les procédures de décision. Chaque nouveau Conseil nous construit un peu plus, eux et moi. Chaque nouveau Conseil nous oblige à être précis, connaitre et respecter les limites et les rôles de chacun.

Chaque année, fin juin, la proposition de reconduire le système est soumise au vote. Et cela fait sept ans que ça dure. Le monstre serait-il un lieu ? Pouvoir du lieu, de l’institution. Vous l’aurez deviné, mon préféré...

« C’eût été plus facile de tout décider toi-même », m’a un jour dit un enseignant juste avant mon départ. C’est vrai que le Pouvoir « d’autorité », le plus fréquemment rencontré et accepté, peut être grisant. On peut demander, exiger beaucoup mais que construit-on comme équipe ? Qui construit quoi ?

J’ai grandi de beaucoup grâce à ce choix de pouvoir « faire-respecter-les-décisions-prises ». Faire respecter l’institution, rappeler à chaque instant que, s’il y a des choses à dire, à revendiquer, à décider, il y a un endroit pour cela, que les choses ne se disent pas n’importe où, n’importe quand, n’importe comment. Il y a un lieu et un temps pour chaque chose...

Les rapports écrits des réunions étaient un peu comme le carnet de santé de notre « bébé ». On y consigne sa croissance, ses maladies, les vaccins nécessaires mais surtout, on se souvient et on se penche dessus avec tendresse, se rappelant les émotions et les balbutiements des débuts.

Cinquième visage du monstre. Plusieurs fois, des enseignants m’ont demandé de prendre des décisions à leur place. On en était arrivé à ce consensus : toutes les décisions sont proposées au pilotage, votées à la majorité des deux tiers par toute l’équipe. Si l’équipe n’arrivait pas à se situer, elle décidait (à la majorité des deux tiers) de remettre la décision entre mes mains. C’est arrivé quelques fois. Pouvoir donné à la direction.

Sixième visage du monstre. Oui, mais dans l’urgence ? Une direction d’école est souvent confrontée à des décisions à prendre en urgence. Ma technique était la suivante : je tentais de reporter la décision, expliquant aux partenaires le fonctionnement de l’équipe ou, si c’était impossible, je décidais. Point. Pouvoir pris par la direction.

Septième visage. Certains collègues directeurs m’ont trouvée idéaliste, courageuse, folle : « Comme si on n’avait que ça à faire ! », « Comment veux-tu que les profs décident, ils n’y connaissent rien ? »... Pouvoir de l’expérience des « anciens ».

Huitième visage. À la fin de mon mandat, j’avais pourtant devant moi une équipe qui connaissait le Capital-Périodes et pouvait le calculer pour notre école, jonglait avec les statuts, participait aux commissions paritaires et autres « conseils de participation » avec un sérieux et une rigueur qui forçaient le respect de certains élus communaux. Pouvoir de la connaissance, de la compétence.

Pouvoir-réalité

Le monstre est toujours et partout. Certains prétendent ne l’avoir jamais vu, d’autres en connaitre toutes les cachettes. Je dirais que ses visages sont sans nombre, qu’il ressurgit là où on s’y attend le moins, qu’on n’en vient jamais à bout. Vigilance...