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Le schéma officiel de la structure
de l’enseignement montre un continuum
pédagogique allant de la
première maternelle à la deuxième
secondaire [1]. Mais entre la 2e et la
3e étape, c’est-à-dire le passage du
primaire au secondaire, il est où ce
continuum ?

L’école est et sera toujours prise dans la tension entre formation et sélection. Plutôt que
de trancher en faveur d’un des deux pôles,
on propose de l’orientation sans toujours en
assumer le corolaire : la relégation.
La volonté du législateur depuis l’émergence du
continuum pédagogique dans le décret mission est que
l’orientation soit retardée jusqu’à la fin du premier degré.
Ce qui voudrait dire que des cohortes d’élèves progressent
ensemble vers la maitrise des compétences nécessaires
à la fin de ce degré. Mais on est loin de là. Dès
la maternelle le redoublement est présent et l’orientation
vers l’enseignement spécialisé détermine radicalement
des parcours scolaires. Au seuil du premier degré
du secondaire, les histoires sont déjà terriblement différentes.

PARCOURS VARIÉS

Il y a ceux qui depuis longtemps ont été orientés vers
l’enseignement spécialisé et pour qui le CEB sera le but
ultime. Ils prendront le temps qu’il faut pour obtenir
leur « diplôme » par des chemins adaptés. En 2011-2012,
l’enseignement spécialisé dans son ensemble accueille
5,2 % des enfants du primaire.
Il y a ceux qui ont été orientés vers le type 8 de
l’enseignement spécialisé pour cause de dysfonctionnement
(dyslexie, dyspraxie, dysorthographie…) et qui
arrivant au secondaire doivent intégrer soit l’enseignement
ordinaire, soit un autre type d’enseignement spécialisé,
car le type 8 n’est pas organisé au secondaire.
En 2011-2012, 38,2 % des enfants de primaire inscrits
en enseignement spécialisé le sont dans le type 8. Soit
presque 2 % de l’ensemble de la population scolaire.
Parmi ces enfants, certains obtiendront leur CEB,
d’autres non. Les premiers ont souvent développé des
stratégies relationnelles et d’apprentissages adéquates
par rapport à leur trouble, mais parfois fort éloignées
des attentes des enseignants du secondaire ordinaire
peu habitués à des jeunes avec un mode de pensée aussi
divergent. Mais ils ont officiellement accès à une première
commune de l’enseignement ordinaire. Les enfants
issus du type 8 qui n’obtiennent pas leur CEB ont,
soit la possibilité d’entrer en première différenciée, soit
de continuer dans l’enseignement spécialisé, mais d’un
autre type.
Il y a ceux qui ont pris un peu, puis beaucoup de
retard dans l’enseignement fondamental, quelle qu’en
soit la raison. Au-delà de huit années passées en primaire
(exceptionnellement neuf ), le jeune doit passer
au secondaire. Il arrive alors sans son CEB dans une
classe de première différenciée qui a pour objectif de
lui permettre de passer cette épreuve au bout d’un ou
deux ans.
Enfin, il y a ceux qui ont fait le parcours en ligne
droite ou à peu près jusqu’en 6e
primaire et présentent leur CEB
en fin d’année. S’ils échouent et
qu’ils n’ont pas encore atteint la
limite des huit ans, ils peuvent
recommencer leur 6e primaire, sinon,
ils entrent en 1re différenciée.
S’ils le réussissent, la ligne droite
peut continuer (mais dans une autre école) et ils entrent
en 1re commune.
En résumé [2], 73 % sont à l’heure et 17 % sont en retard
en première commune ; 9,5 % sont en retard et
0,3 % sont à l’heure en première différenciée. Pour un
bon quart de la population, le continuum pédagogique
n’en est pas un. Et dans la « Répartition des parcours
scolaires sur 3 ans d’élèves entrés en 5e primaire en
2008-2009 », on peut voir que l’indice socio économique
moyen du groupe des 73 % d’élèves ayant fait le
parcours en « ligne droite » est de + 0,16, tandis que la
moyenne du même indice pour les élèves ayant eu un
autre parcours est de - 0,25. Ce qui confirme, une fois
de plus, que ce retard scolaire est corrélé à l’indice socio
économique.

CAMOUFLAGE OU PAS

Un enseignant qui accueille un groupe d’élève de 1re
que ce soit en 11re commune ou en 1re différenciée est
donc, à priori, face à un groupe très hétérogène, fait de
jeunes ayant des parcours scolaires très divers et des acquis
variés. Et il faut emmener tout ce petit monde vers
le CE1D pour les 1re commune ou le CEB pour les 1re différenciée.
Un beau défi que les enseignants ne peuvent relever seuls.
Pour ce faire, le législateur leur demande de
concevoir un PIA (Plan Individuel d’Apprentissage)
à mettre en oeuvre avec tous les élèves chez qui ils
pressentent une difficulté. Cela doit faire un bon
quart des élèves. Chaque équipe pédagogique peut
concevoir son outil en fonction des réalités de son public.
L’intention est louable, mais la mise en oeuvre est
compliquée. La tension entre responsabilité collective et
responsabilité individuelle est ici très présente. Le PIA
est sensé être créé collectivement par les enseignants
pour aider les élèves sur un plan individuel. Mais qui est
responsable de la mise en oeuvre de ce PIA ? Le collectif
des enseignants ? Un enseignant désigné volontaire ? La
direction ? L’élève lui-même ? Et si ça ne marche pas, la
faute à qui ?
Le système actuel prévoit qu’on ne double pas au
premier degré, on peut être amené à faire une première
ou une deuxième complémentaire, si on est entré en 1re
commune ou en 2e commune et qu’on y a échoué. Ces
années complémentaires ont pour objectif de remédier
aux lacunes observées et non de tout refaire. La grille
horaire est variable et peut prévoir jusqu’à 27 périodes
sur 32 d’activités spécifiques aux besoins de l’élève.
C’est rarement le cas. Dans certaines écoles, les élèves
en 1re complémentaire se retrouvent avec la même grille
que les 1re commune sauf pour quelques heures de remédiation.
Le redoublement est à peine camouflé. Et le
PIA devient alors le document administratif qu’il faut
avoir rempli si on veut pouvoir profiter du camouflage.
Le PIA devrait être – et l’est dans nombre d’établissements
– un outil de prévention pour mettre en place
tout ce qu’il faut dans les temps pour que l’année complémentaire
ne soit pas nécessaire. Mais, dans les faits,
il est parfois construit dans le but de justifier une décision
des professeurs prise très tôt dans l’année, plutôt
que de la questionner.

RÉFORMES OU PAS

À la sortie du 1er degré, on fait croire [3] que, quel que
soit son parcours, le jeune aura le choix de son orientation
au 2e degré du secondaire, mais c’est loin d’être
le cas : il ne peut pas passer plus de 3 ans au 1er degré.
Tout le monde s’en ira donc vers le 2e degré un jour où
l’autre. Mais vers quelles orientations ? Seule l’orientation
professionnelle est ouverte aux élèves qui n’ont pas
obtenu de CEB à la fin de leur parcours en différencié.
Qu’est-ce que cela nous dit de notre système ? De ce que
nous pensons des compétences nécessaires à être un
professionnel ?

« Les écoles pourront
organiser un choix d’
« options » sélectif dès
le premier degré. »

De nouvelles réformes s’annoncent pour le 1er degré.
Elles devraient, entre autres, modifier l’organisation
des cours complémentaires. L’intention annoncée est
de donner l’occasion à tous les élèves d’expérimenter
différents domaines de compétences avant de faire
des choix d’option au 2e degré. Dans les faits, les écoles
auront le choix d’organiser les cours complémentaires
qu’elles désirent (parmi sept domaines de compétence).
Et la mise en oeuvre de la réforme permettra de faire
exactement le contraire de l’intention annoncée. Dans
un quasi-marché scolaire concurrentiel, les écoles
pourront organiser un choix d’« options » sélectif dès
le premier degré.
Le continuum pédagogique est bien un leurre. Il permet
aux tenants du système en place de défendre la présence
d’un « tronc commun » dans notre enseignement
alors que tout montre que la relégation est en place dès
la maternelle, à travers tout le fondamental et jusqu’au
1er degré du secondaire.

notes:

[1Les chiffres
de cet article
sont issus des
Indicateurs de
l’enseignement
2013 – Fédération
Wallonie-Bruxelles.

[2Ces chiffres sont
reconstitués à
partir de données
des indicateurs
de l’enseignement
2013.

[3Sur le site d’enseignement.
be
http://ick.li/qTdGK5