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Un décret [1] qui balise le travail à domicile (devoirs, travail de recherche et de préparation, leçons…) dans le fondamental existe depuis 2001. Il n’est pas appliqué et pourtant, il demande aux professeurs d’en faire moins. Que dit cette résistance ? Qu’est-ce qui se joue, là ?

Le devoir, je l’ai vécu comme élève, comme institutrice, comme volontaire dans une école des devoirs (EDD), comme formatrice d’animateurs en EDD et comme parent d’élève… Et si je commençais l’article en le concluant, je dirais que, dans la majorité des pratiques actuelles, il amène plus d’inconvénients que d’avantages pour les familles dévalorisées, celles qui sont tellement dans le pétrin quotidiennement que le temps et les capacités manquent pour soutenir pratiquement l’aide que nécessite souvent ce qu’il y a à faire pour le lendemain pour ne pas avoir la case « devoir non fait » cochée avec derrière les conséquences pour l’élève et l’étiquette « parent démissionnaire » qui guette !

Noir sur blanc

Ce décret qui visait clairement à limiter la reproduction des inégalités sociétales (accès au travail, au logement, aux loisirs) par l’école est, me semble-t-il, un bon décret. Il définit ce qui n’est pas considéré comme travail à domicile et n’entre dès lors pas dans le cadre des « devoirs » : « les activités par lesquelles il est demandé à l’élève de lire ou de présenter oralement ou graphiquement à sa famille ou à son entourage ce qu’il a réalisé pendant le temps scolaire quel que soit le domaine dans lequel s’inscrivent ces activités. » En effet, ces activités représentent un minimum et ne sont pas handicapantes pour un parent analphabète ou de langue étrangère. Chaque parent a soutenu son enfant dans de multiples apprentissages depuis sa naissance avec du savoir-faire et du savoir-être qui sont transférables pour des apprentissages scolaires [2]
Les responsables de l’application du décret sont clairement identifiés : la Communauté française (qui depuis a changé de nom) et les PO doivent veiller à son application, dans le respect de chaque enseignant et de chaque équipe éducative...
Et pourtant, combien d’écoles ont-elles clairement mis le décret sur la table, afin de le travailler avec les enseignants, de comparer les pratiques des uns et des autres concernant la question, avec les choses à cesser, à continuer et à créer en regard de ce décret ?
Le décret est précis au niveau du timing. Zéro minute jusqu’en deuxième primaire, 20 pour le cycle 2 et 30 minutes environ (eh oui, tout d’un coup un souffle de flou) pour les deux dernières années…
Il prescrit qu’ils doivent toujours pouvoir être réalisés sans l’aide d’un adulte. Et j’entends d’ici les rires des animateurs d’écoles de devoirs et les cris des parents… Et pour les parents poules, cela ne dit pas que l’aide est exclue, elle doit simplement ne pas être indispensable. C’est pourtant une condition indispensable si l’on veut éviter de creuser les écarts ! L’apprentissage de l’autonomie ne se joue pas hors de la classe et il est possible de le faire en classe, même si pour certains inconditionnels du devoir, c’est une occasion incontournable, souvent la seule puisqu’en classe « on n’a pas le temps, d’apprendre et d’exercer son autonomie ! »
Le décret précise évidemment que les travaux à domicile doivent prendre en compte le niveau de maitrise et le rythme de chaque élève. En pensant au plus lent, dit tout platement. Il n’oublie pas non plus l’attention indispensable à la prise en considération des difficultés liées à l’accès aux documents nécessaires à la réalisation du travail. Non tout le monde n’a pas une bibliothèque à côté de chez soi, ni même accès à un ordinateur et à internet. De plus, même quand l’accès aux technologies numériques est assuré, les inégalités persistent et se renforcent même en termes de compétences que nécessitent ces technologies. Et s’il n’y en a qu’un qui n’a pas ces facilités-là, c’est à lui qu’il faut penser en donnant le travail à tous.

ps:

3 L. de Coster et S. Kahn [promotrices], F. Robin et S. Van Lint [chercheuses] « Le travail scolaire à domicile – Module de formation à destination des futurs enseignants », OEJAJ, 2015.

notes:

[1Décret du 29 mars 2001, Moniteur n° 138 du 15 mai 2001, p. 15789.

[2J. Bernardin, « Animer une réunion de parents dans un établissement scolaire, un quartier… », Dialogue 146, octobre 2012.