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Port du foulard à l’école : le statut quo n’est pas acceptable.

Après avoir étalé ses divisions en la matière sur la place publique durant neuf mois, le gouvernement de la Communauté française a courageusement décidé... de ne rien décider. La question est donc remise « au frigo », au moins jusqu’aux prochaines élections. Certains se réjouissent de cet immobilisme.

Une étude récente [1] nous apprend qu’à Bruxelles, 84% des écoles secondaires interdisent le port du foulard. Parmi celles-ci, les écoles catholiques sont 88%, celles des réseaux communaux, 87% [2]. Dans le réseau de la Communauté française, elles ne sont que 41%.

Des quotas et des foulards

Cette situation favorise la ghettoïsation culturelle tout en renforçant la ghettoïsation sociale. Car les jeunes filles porteuses d’un foulard se trouvent regroupées dans la minorité des établissements scolaires qui les acceptent. Et comme ces personnes sont très majoritairement issues de milieux modestes, dans un contexte de concurrence entre écoles et entre réseaux pour attirer les élèves nécessaires à la préservation de l’emploi des personnels des écoles (et parfois à la survie même des établissements), c’est parmi les écoles accueillant les élèves issues des familles les plus économiquement défavorisées qu’on trouve la plupart de celles qui acceptent en leur sein le port du foulard [3]. C’est dans le Réseau organisé par la Communauté française, où la décision d’autoriser ou d’interdire le port du foulard est du ressort de chaque école et non du pouvoir organisateur, que le lien entre l’attitude de l’école face au port du foulard et le milieu social où elle recrute ses élèves apparait de la manière la plus flagrante.

Doit-on en conclure que la meilleure solution serait l’interdiction généralisée du port du foulard à l’école ?

Les raisons invoquées par les personnes favorables à cette interdiction trahissent souvent leurs préjugés :

  • le foulard serait le plus souvent imposé aux jeunes filles, soit par leur famille, soit par des coreligionnaires ;
  • imposé par des hommes, le port du foulard serait un symbole de l’oppression des femmes ;
  • le port du foulard par les jeunes filles musulmanes constituerait une manifestation de l’intégrisme religieux.
Le port du foulard ne laisse pas indifférent

Le fait d’avoir longuement côtoyé, essentiellement dans le cadre scolaire, de nombreuses jeunes filles porteuses de foulard me permet d’affirmer que la réalité est beaucoup plus complexe et que les éléments suivants peuvent entrer en ligne de compte.

Je n’exclus pas que, dans certains cas, contraintes par les détenteurs de l’autorité familiale, des filles portent le foulard contre leur gré. La pression du milieu peut également jouer. Je ne suis cependant pas du tout convaincu que ces cas sont majoritaires. Au contraire, mon expérience du phénomène me porte à croire que dans la majorité des cas il s’agit de choix délibérés.

Des foulards de différentes couleurs

L’interrogation sur son identité est caractéristique de l’adolescence et l’on sait que cette recherche-construction se manifeste par des aspirations contradictoires à, d’une part, se conformer à l’un ou l’autre modèle et, d’autre part, se distinguer des autres. Avec les choix comportementaux et capillaires, les choix vestimentaires participent de cette quête. Ils évoluent souvent rapidement au cours de l’adolescence.

Dans leur construction identitaire, les jeunes nés à l’étranger ou issus de cultures minoritaires ou mélangées se trouvent dans une situation complexe : tiraillés entre des valeurs, des usages différents et parfois opposés, ils ont souvent plus que les autres des difficultés à se situer, à se définir.

Il est indéniable que les populations musulmanes sont encore aujourd’hui victimes de préjugés xénophobes. Dans ce contexte, la volonté d’affirmer, en réaction, sa différence s’explique aisément.

On voit donc que si le fait de cacher sa chevelure sous un foulard a certainement un sens religieux pour les jeunes filles musulmanes, cet acte ne peut être réduit à cette seule signification. Il représente un élément important de leur affirmation identitaire et sans doute, dans certains cas, particulièrement chez des jeunes filles nées dans un pays où le port du foulard par les femmes est d’usage courant, il répond à un sentiment de pudeur.

Derrière les débats opposant les partisans de l’interdiction du foulard à ceux qui sont favorables à son acceptation, se cachent souvent, consciemment ou inconsciemment, des attitudes différentes vis-à-vis du caractère multiculturel de notre société. Je suis, quant à moi, fermement partisan d’une société et donc d’écoles où les différences culturelles soient accueillies comme des richesses et non comme des problèmes.

Prétendre lutter contre l’obligation (non démontrée dans la plupart des cas) qui serait faite aux jeunes filles musulmanes de porter un foulard en leur interdisant de le faire m’apparait comme éminemment contre-productif : on prétend soigner le mal par le mal ; on répond à une contrainte supposée par une autre contrainte. Et si l’objectif est, par ce moyen, d’empêcher un repli identitaire, je suis persuadé que c’est l’effet inverse qui est induit. En plus des élèves directement concernées, ce sentiment de non-reconnaissance, de non-acceptation de certaines de leurs particularités culturelles touche bien évidemment leurs familles et, au-delà, une grande partie de leur communauté culturelle.

Des problèmes particuliers tels que celui du port du foulard durant les cours d’éducation physique ou de la réticence de certaines jeunes filles à participer à des séances de natation doivent pouvoir se résoudre par le dialogue des directions d’école et des enseignants avec les élèves concernées ainsi qu’avec leurs familles. À condition qu’il s’agisse de dialogues véritables entre partenaires respectueux les uns des autres, ce qui implique que les différents points de vue soient réellement pris en compte.

ps:

Michel Staszewski est l’auteur de « Interdire le port du foulard à l’Ecole ? » paru dans le n° d’octobre 2001 de La Revue Nouvelle.

notes:

[1Bouselmati, M., Le voile contre l’intégrisme. Le foulard dans les écoles, Labor, Bruxelles, 2002.

[2La commune de Bruxelles interdit le port de tout couvre-chef dans l’ensemble de son important réseau scolaire.

[3Il s’agit le plus souvent d’écoles organisant principalement ou exclusivement un enseignement technique et/ou professionnel.