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Pendant plus de deux siècles, le latin, avec le grec, a été le meilleur moyen de former nos élites, même scientifiques [1]. Il y a à cela une bonne raison : l’apprentissage du latin est un puissant instrument pédagogique. [2]

L’apprentissage du latin est un entraînement à la résolution de problème, à travers le travail de traduction. L’apprenti traducteur est placé devant un problème qui dépasse sa compréhension spontanée. Il n’a pas un schéma tout fait pour pouvoir dire que le texte qu’il a devant les yeux signifie ceci ou cela. Il cherche donc à résoudre un problème par « tâtonnement expérimental ».
En quoi consiste ce tâtonnement expérimental ? Le « chercheur » avance des hypothèses donnant sens aux données qu’il a devant lui. Il cherche des indices qui permettent de corroborer (ou d’infirmer) les hypothèses qu’il avance. Il procède à une première traduction qu’il « teste » et ainsi de suite, jusqu’à ce qu’il ait une formulation qui tienne la route, qui permette de rendre compte des formes syntaxiques et grammaticales. Le latin est donc essentiellement une formation à la résolution de problème. C’est un de ses points forts dans la formation de l’esprit.
Autre élément très intéressant : le latin entraine ce que l’on appelle en sciences, la validation, en latin la justification. Elle s’exprime par la recherche de réponses à des questions du genre : pourquoi telle forme verbale, pourquoi cet accord, pourquoi ce temps, etc. ? La justification est une démarche « scientifique », qui consiste à aller vérifier si l’hypothèse interprétative, en fait la traduction proposée, est correcte ou pas, si les nuances, l’accent, l’intention sont bien soutenus par des justifications de type grammatical,… ?
Dans la foulée, la pratique du latin développe d’autres dimensions de la formation intellectuelle, entre autres le bon usage de sources documentaires. Savoir se servir d’un dictionnaire, vérifier des informations dans une grammaire, créer le réflexe « quand on doute, d’aller voir », autant d’éléments formatifs que l’apprentissage du latin permet et qui sont déterminants dans la démarche intellectuelle.

Une compétence transversale

Le latin ne produira son plein effet formateur que s’il est accompagné d’un travail de transfert. Puisque le latin ne sert à rien de manière directe, il doit être considéré comme un entrainement à des démarches intellectuelles qui se reproduisent dans de nombreux contextes. Là réside, par l’analogie, la compétence transversale [3].
On est ici au cœur d’une démarche cognitive essentielle, l’apprentissage du transfert des mécanismes intellectuels. Pour cela, il faut apprendre à travailler par analogies. Pour faire du latin, on prend les instruments intellectuels nécessaires pour faire du latin ; pour faire du français, des maths, des sciences, de même. Une bonne formation intellectuelle conduit à prendre conscience des mécanismes intellectuels employés pour travailler une discipline (quelle méthode j’utilise pour résoudre les problèmes posés par cette discipline ?). Il est intéressant de s’interroger ensuite sur les outils cognitifs utilisés dans d’autres branches et de se rendre compte que des mécanismes intellectuels similaires se retrouvent en tout ou en partie dans d’autres contextes. En somme, grâce à l’acquisition de la capacité de transfert, le travail intellectuel réalisé sur une langue morte a une valeur métacognitive et les mécanismes cognitifs acquis par la traduction latine peuvent être mobilisés dans d’autres disciplines. Voilà pourquoi le latin, langue antique, a une portée formative générale et contemporaine.
Autre facteur formatif non négligeable de la pratique du latin, apprendre à se décentrer, à entrer dans la pensée de quelqu’un d’autre. La traduction la plus fidèle est celle qui révèle ce que l’autre a exprimé. Faire fi de sa pensée pour un temps et s’imposer la discipline de se demander ce que l’autre dit exactement, telle est l’ascèse qu’impose le travail de traduction, ascèse qui est celle de tout travail intellectuel de compréhension.
Cette posture implique aussi une opposition au spontanéisme, à l’impulsivité : on ne peut traduire tout de suite, on découvre progressivement que le discours étudié peut être un discours cohérent, sensé, articulé. Ainsi, on apprend que la pensée se construit par approximations progressives. On abandonne cette idée d’un savoir spontané, que l’on découvre tout d’un coup. L’élève construit ainsi un « rapport au savoir » efficace.
Enfin, il faut évoquer le fait qu’en cherchant la formulation la plus adéquate afin de rendre au mieux les nuances et les subtilités d’un texte, on entraine la capacité à rédiger et partant, le vocabulaire, la syntaxe et l’orthographe du français, outils indispensables pour penser.

Le latin instrument de la distinction sociale

Jusque dans les années ’70, les élites se recrutaient essentiellement dans les classes supérieures. Le latin était l’outil de formation de la jeunesse des milieux aristocratiques, bourgeois et progressivement de la frange supérieure des classes moyennes en mobilité sociale ascendante et des élèves de milieux populaires « méritants ».
Dans son usage social, il est clair que l’enseignement du latin a été mis au service des classes supérieures. Comment cela ? En renforçant la culture de la distinction, par laquelle ces groupes sociaux se plaçaient culturellement au-dessus des autres. La distinction, c’est valoriser, se passionner pour ce qui est inutile et gratuit, à l’opposé des préoccupations prosaïques et pragmatiques des classes populaires. C’est précisément ce que l’enseignement général traditionnel a cherché à promouvoir : un humanisme basé sur une culture désintéressée, s’appuyant sur la parole et sur l’écrit, sur la contemplation des œuvres créées par les grands Anciens et, plus tard, sur la compréhension des « lois qui régissent le monde » (sciences et mathématique).
Aux manipulations concrètes dans le monde du faire, du « terre-à-terre » et de l’utilité, s’opposent les manipulations symboliques dans le registre du discours, de l’abstrait et de la gratuité. Le latin remplissait à merveille cette fonction : offrir aux classes supérieures une formation qui leur assure la supériorité culturelle justifiant, du même coup, l’inégalité sociale dont les fondements objectifs se situent ailleurs. En effet, selon les classes supérieures, si supériorité il y a, elle s’explique par le niveau de l’intelligence, la force du caractère et la qualité de l’esprit, que leur a donné leur formation classique, et non par l’héritage culturel familial. Leur statut est donc ainsi fondé culturellement.

Le latin pour tous ?

Aujourd’hui l’image du latin est marquée par un double rejet. Le latin serait l’archétype d’un enseignement passéiste totalement en déconnexion avec les réalités contemporaines centrées sur les technologies et le futur. Il serait aussi un instrument de sélection et la voie empruntée par l’élitisme, pratique qui n’est plus acceptable dans un enseignement démocratique.
Pour l’avenir du latin, je voudrais ouvrir un débat dans les termes suivants. Sachant que l’enseignement du latin est un puissant outil de formation intellectuelle (et est encore utilisé comme tel par de nombreux parents de milieux supérieurs) ; sachant que ce potentiel formatif n’est pas à confondre avec l’usage social qu’on en a fait ; sachant que le long temps du secondaire permet une formation non directement fonctionnelle et utilitaire, pourquoi l’apprentissage du latin ne serait-il pas proposé à tous les jeunes et accessible aux jeunes de tous les milieux ?
Il faut pour cela au moins deux conditions. La première est que les professeurs de latin et les responsables des établissements sachent « vendre » le produit latin à des élèves qui le perçoivent souvent à travers de solides aprioris négatifs. La seconde, liée à la première, est que les jeunes de milieux populaires (et leurs parents) aient suffisamment confiance en eux et dépassent leur sentiment d’indignité pour estimer qu’ils méritent bien, eux aussi, cette formation d’excellence.
Pour changer ainsi les esprits et les pratiques sociales, il y a évidemment beaucoup de travail à réaliser.

notes:

[1Jusqu’en 1947, seuls les diplômés des humanités latin-grec avaient accès à l’université. Jusqu’en 1964, les humanités classiques étaient les seules à donner accès à toutes les facultés. Cette hégémonie est cassée par la loi dite de l’omnivalence, en 1964, accordant aux humanités modernes la même possibilité.

[2Une présentation plus détaillée de cette explication est donnée dans un article paru sur le site de META, Atelier de pédagogie sociale, sous le titre : Le latin, instrument pédagogique pour tous.

[3Pour un approfondissement de la notion de compétence transversale, voir Tilman F., « Définir les compétences transversales pour les enseigner », sur le site de l’association Le Grain, (www.legrainasbl.org) et aussi Dufour B., « Des compétences transversales à l’école », in inDIRECT, n°6, 2007, p.67-86.