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Accueil / Publications / TRACeS de ChanGements / TRACeS 228 - Entrer dans le supérieur - Novembre & décembre 2016 / Le « libre accès » : comment ne pas se payer de mots

Le système du « libre accès » au supérieur belge est actuellement illusoire et socialement injuste ? Qu’y faire ? [1]

En Belgique, l’enseignement supérieur est régi par un système dit de « libre accès » : tout étudiant détenteur d’un diplôme de l’enseignement secondaire terminal de transition (et même de bon nombre de filières de qualification) a le droit de s’inscrire dans la filière d’enseignement supérieur qu’il souhaite. De plus, la certification en fin de secondaire est réalisée, au niveau local, par chaque établissement.

Objectif et effets pervers du « libre accès »

L’objectif affiché de ce système est de permettre l’accès du plus grand nombre à l’enseignement supérieur. Ne présente-t-il toutefois pas des inconvénients majeurs et insidieux pour l’étudiant ?
Tout d’abord, dans ce système, l’étudiant ne reçoit aucune indication fiable quant au bagage réel de connaissances et de compétences dont il dispose à la sortie de l’enseignement secondaire. Ensuite, des élèves détenteurs d’un même diplôme peuvent disposer de connaissances et de compétences de niveaux très divers, sans que personne n’en soit informé, ni ces élèves eux-mêmes, ni leurs parents, ni leurs professeurs, ni les établissements d’enseignement supérieur dans lesquels ils vont s’inscrire ultérieurement.
Or, comme en Belgique on observe une forte hétérogénéité des acquis des jeunes à la sortie de l’enseignement secondaire en fonction de leur origine sociale ainsi que de l’établissement scolaire dont ils sont issus, cette hétérogénéité des acquis est particulièrement importante et pèse lourdement sur la réussite dans le supérieur. Ainsi, puisque les élèves les moins favorisés ont tendance à être cloisonnés dans des établissements de moindre qualité — ce qui réduit d’autant plus leurs opportunités d’apprentissage — ils aborderont par conséquent l’enseignement supérieur avec un bagage de connaissances et de compétences moins fourni, et ils présenteront un taux d’échec plus important lors de leur première année.
Ce système belge de « libre accès », non encadré par des évaluations formatives précoces, pourrait donc expliquer en partie les difficultés observées concernant la démocratisation de l’enseignement supérieur en Belgique ainsi que le taux d’échec relativement important et constant observé en première année universitaire. Il tourne autour de 60 % chez les étudiants dits de première génération, c’est-à-dire ceux qui sont inscrits pour la première fois à l’université. Le pourcentage d’abandon est lui aussi élevé et constant : un tiers des étudiants ayant entrepris des études supérieures finissent par les abandonner sans obtenir de diplôme, parfois dès la première année, mais parfois aussi après un redoublement et/ou une réorientation.

Passeports pour le bac

C’est dans ce cadre et pour démocratiser la réussite en BAC1 que le projet « Passeports pour le bac » a été initié dès 2003 par la Commission de l’Université de Namur ; il a ensuite été étendu aux établissements de l’Académie « Louvain ». Aujourd’hui, les universités de Namur et de Saint-Louis à Bruxelles collaborent toujours au projet.
Un des principaux objectifs de ce projet est de promouvoir et démocratiser la réussite en première année universitaire. Dès la rentrée à l’université les étudiants sont invités à présenter un ou plusieurs tests de prérequis, appelés « Passeports pour le Bac ». Quelques jours après les passations, les étudiants sont invités à consulter leurs résultats individuels sur le site Internet du projet. Les résultats sont présentés par prérequis, afin que les étudiants identifient leurs lacunes éventuelles. Des activités de remédiation, appelées « Renforcements des prérequis » sont ensuite proposées en vue de permettre aux étudiants de remédier aux éventuelles difficultés.

Renforcement des prérequis

Sans participation à des activités de renforcement après le diagnostic posé par l’étudiant sur ses lacunes, le projet ne peut avoir que peu d’impact sur la réussite. Ces activités varient en fonction des équipes pédagogiques au sein des différentes facultés. Il peut s’agir de séances collectives par groupes plus ou moins grands, d’entretiens individuels ou encore d’outils de renforcement sur Internet.
Une des difficultés rencontrées actuellement par le projet concerne le faible taux de participation des étudiants à ces activités. Certaines équipes pédagogiques élaborent des séances de renforcement et se retrouvent parfois devant un auditoire très peu peuplé… Les membres du projet s’interrogent actuellement sur la meilleure approche à adopter afin de rendre l’étudiant acteur de sa réussite en l’incitant à participer davantage à ces activités.
Jusqu’à la rentrée académique 2015, les étudiants présentaient les « Passeports » de manière anonymisée. Grâce à un identifiant unique, créé par l’étudiant lui-même, ce dernier pouvait accéder à ses résultats individuels, tandis que les enseignants responsables de notes et les équipes pédagogiques ne disposaient que d’une vue globale sur le résultat du groupe d’étudiants. Lors de la rentrée académique 2016, une levée partielle de l’anonymat des questionnaires est prévue. Dans chaque faculté, les équipes pédagogiques recevront les résultats individuels des étudiants, tandis que l’enseignant responsable de notes ne disposera toujours que d’une vue globale, pour éviter tout effet négatif d’attentes.
Dès lors, selon le choix des facultés, celles-ci auront la possibilité de constituer des groupes ciblés pour organiser les activités de renforcement. Ces groupes seront communiqués aux étudiants via les valves, sans toutefois révéler publiquement la nature des lacunes remédiées dans chaque groupe. Les multiples discussions qui ont entouré cette décision de levée de l’anonymat révèlent un dilemme assez classique en éducation supérieure : faut-il laisser à l’étudiant adulte l’entière liberté et donc la responsabilité de gérer son parcours d’étude y compris en regard de difficultés probables avérées ou au contraire, la liberté pénalisant les plus démunis, faut-il se montrer plus interventionniste et développer de sérieux incitants qui obligeraient quasi les étudiants à recourir aux dispositifs de promotion de la réussite prévus ?

Passeports et réussite : résultats mitigés

L’impact des activités du dispositif « Passeports » sur la réussite des étudiants est délicat à mesurer et semble varier selon les disciplines. Une première étude montre notamment que « la participation aux remédiations associées au Passeport de compréhension en profondeur d’un texte de droit a un impact bénéfique sur l’évolution des résultats entre le Passeport et l’examen du cours de fondements romains du droit privé. »
Si on regarde la participation aux remédiations en mathématiques, celle-ci a un impact positif sur les notes à l’examen d’économie, mais n’a pas d’effet sur les notes obtenues à l’examen de mathématiques générales. Selon les auteurs, l’explication serait à chercher dans les supports de cours pour ces deux matières. Dans le cours d’économie, la formalisation mathématique y serait plus rudimentaire. Par ailleurs, toujours selon la même étude, la participation aux remédiations relatives au Passeport « Lire et comprendre un texte en sciences humaines » n’a pas d’effet sur les résultats à l’examen de sociologie. Cependant, il est à noter que, même si pour certaines disciplines, les activités de renforcement ont un impact positif sur les notes de l’examen, cet impact est rarement suffisant pour atteindre le seuil de réussite.
Une seconde étude a cherché à mesurer l’impact des Passeports en constituant deux groupes d’étudiants équivalents en termes de résultats au Passeport, le premier reprenant des étudiants n’ayant participé à aucune séance de renforcement des prérequis et le second regroupant des étudiants ayant participé à ces séances. Les résultats montrent que la réussite académique des étudiants ayant bénéficié des remédiations est supérieure à ceux qui n’y ont pas participé, à résultats identiques aux Passeports. Les étudiants ayant renforcé leur maitrise des prérequis obtiennent une moyenne supérieure et sont plus nombreux à réussir, à bagage de départ identique tel qu’il a été mesuré par le Passeport, que ceux qui ne l’ont pas fait.
Même si l’on peut toujours faire l’hypothèse que des variables « cachées » ont pu intervenir sur ce résultat (le niveau d’engagement de l’étudiant dans ses études), ces données sont encourageantes et confirment que les Passeports, en tant que dispositif d’évaluation formative et précoce de la maitrise des prérequis, peuvent constituer un outil efficace de promotion de la réussite à l’université. 

notes:

[1 Note : Les abondantes notes et renvois aux recherches dans cet article ont été supprimés pour en faciliter la lecture. Une bibliographie est disponible sur le site. https://goo.gl/wcaUIo