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Accueil / Publications / TRACeS de ChanGements / Anciens numéros : du n°199 au n°151 / n°156 OCDE : PISA juin 2002 / Le « miracle » flamand n’est pas prêt-à-porter...

Quelles différences se font jour entre les deux Communautés si on passe en revue avec soin les questions de contexte posées aux directeurs et aux élèves dans PISA ?

Préalablement, on rappellera que les réponses à ces questions apportées par les directeurs et les élèves témoignent plus souvent de leurs perceptions ou de leurs représentations que de réalités tangibles ou objectives. Il faut donc manier ces résultats avec la plus grande prudence.

Ces différences s’organisent autour de trois grands pôles : les réalités matérielles, les caractéristiques des publics d’élèves et les caractéristiques de l’enseignement.

Les réalités matérielles

On passera assez rapidement sur ce point qui parait relativement secondaire, comparativement aux deux points suivants. Signalons que les classes francophones comptent un nombre d’élèves légèrement plus élevé que les classes de Flandre (1,5 élève de plus en moyenne), mais les chiffres des deux Communautés sont nettement en dessous de la moyenne OCDE, qui tourne autour de 25 élèves, alors que la moyenne de la Communauté française est de 19,5 élèves en classe de français et de mathématiques et de 18 pour les sciences. Les directeurs de la Communauté flamande se plaignent [1] un peu moins souvent que leurs collègues de la Communauté française de l’état des bâtiments, du manque d’espace, du manque de matériel, de l’état de la bibliothèque et des laboratoires de sciences. Le nombre d’ordinateurs pour les étudiants de 15 ans est plus important en Flandre qu’en Communauté française (50 en Communauté flamande pour 25 en Communauté française). La situation et les ressources matérielles paraissent donc, au travers de ces quelques indicateurs, un peu meilleures en Flandre, sans être exceptionnellement meilleures.

Les caractéristiques des publics

Au travers de plusieurs questions dont les résultats concordent, il apparait que les jeunes Flamands constituent en général un public sensiblement plus « adapté », plus « scolaire », présentant moins de problèmes de discipline, d’alcool, de drogue, d’absentéisme que les jeunes francophones. Par ailleurs, les directeurs de la Communauté française insistent beaucoup plus souvent que leurs collègues flamands sur les problèmes posés par le manque de soutien parental (c’est un problème pour 83 % des directeurs en Communauté française contre 33 % en Flandre) et par la pauvreté de l’environnement familial (c’est un problème pour 55 % des directeurs en Communauté française, pour 9,5 % en Flandre). Le portrait des jeunes en Communauté française tel qu’il ressort de cette enquête ressemble beaucoup plus à celui des jeunes Français qu’à celui des jeunes Flamands. Avec une population de jeunes globalement moins bien lotie sur le plan économique et social, avec une proportion de jeunes issus de l’immigration relativement importante en nombre [2], la Communauté française n’a pas à relever les mêmes défis que la Communauté flamande et il y a dès lors fort à parier que ce qui marche si bien au nord du pays ne trouverait pas à s’appliquer avec le même bonheur au sud.

L’approche de l’enseignement

Les questions relatives aux pratiques d’enseignement ne sont pas nombreuses dans l’enquête PISA et les quelques indices présentés ci-dessous sont donc à prendre avec réserve. Néanmoins, il apparait que l’approche préconisée en Flandre met davantage l’accent sur les performances académiques traditionnelles qu’en Communauté française. Les professeurs en Flandre seraient plus exigeants, valoriseraient au plus haut point les performances scolaires, noteraient plus souvent les devoirs tandis qu’en Communauté française, les professeurs seraient perçus par leurs élèves comme plus humains, plus « aidants », plus compréhensifs, plus soucieux de progrès que de performances. On soulignera, à cet égard, à quel point il est périlleux de distinguer les causes et les conséquences dans cet écheveau de relations. On pourrait être tenté de conclure que les élèves flamands sont plus performants parce que leurs professeurs sont plus sévères ou plus exigeants. Ce serait méconnaitre la possibilité d’une causalité exactement inverse : ou pourrait en effet soutenir que si les professeurs flamands sont plus exigeants, c’est parce qu’ils peuvent « se le permettre », leurs élèves étant plus performants et donc plus réceptifs à ce type d’incitation...

En Communauté française, les jeunes, en général, se sentiraient un peu mieux à l’école que leurs camarades flamands, qui s’y ennuient davantage (55 % d’entre eux, contre 45 % en Communauté française) ; les jeunes Flamands reçoivent davantage de devoirs qu’ils jugent peu intéressants, mais ils sont néanmoins prêts à les faire (les jeunes Flamands apparaissent plus studieux et plus scolaires).

Conformité

On observe donc en Flandre une sorte de divorce entre une motivation et un intérêt pour les tâches scolaires qui sont au plus bas sur le plan international -et d’ailleurs jugés « préoccupants » au nord du pays- et un comportement scolaire qui reste néanmoins largement « conforme » aux attentes de l’institution scolaire. La recherche en sciences de l’éducation, on le comprendra aisément, ne peut pas grand chose pour expliquer ce genre de phénomènes, qui relève sans doute davantage d’une approche culturelle ou anthropologique que de la pédagogie.

En revanche, les sciences de l’éducation ont de longue date mis en avant l’existence d’effets d’interaction entre les processus ou dispositifs pédagogiques (méthodes, structures,...) et les types de public auquels ils s’appliquent, mettant en garde contre les recettes miraculeuses dont tous bénéficieraient également. Ainsi, tirer argument de ce qui se passe en Flandre à l’heure actuelle pour plaider le retour à un enseignement centré sur les performances et les savoirs, la mémorisation et la discipline reviendrait à méconnaitre les conditions historiques qui ont conduit la Communauté française d’abord à s’engager plus avant dans le rénové -il faut rappeler les innombrables échecs qu’y produisait l’enseignement traditionnel (Beckers, 1998)- et plus récemment à s’orienter sur la voie d’une approche centrée sur les compétences. Si ces orientations ont été prises, c’est entre autres parce que, compte tenu des caractéristiques du public d’élèves en Communauté française, un enseignement traditionnel de type transmissif ne paraissait plus tenable, ni adapté d’ailleurs aux réalités du monde contemporain.

Changer de cap pour en revenir aux vieilles valeurs, sous le prétexte que cela marche en Flandre, constituerait sans doute la pire des erreurs. Les réformes entreprises sont trop récentes pour avoir pu produire leurs effets et bien trop jeunes pour être (déjà) condamnées. En revanche, toutes les énergies doivent se mobiliser pour faire de celles-ci une réussite. Il ne manque pas d’autres exemples de pays dans l’enquête PISA qui ont choisi de s’orienter dans cette voie (le Canada, l’Australie, la Finlande), et dont les performances n’ont rien à envier à celles de la Flandre...

notes:

[1La question posée est : « Dans l’implantation concernée, dans quelle mesure l’apprentissage des élèves de 15 ans est-il gêné par... » (suit une liste de 10 éléments à considérer).

[218 % en Communauté française contre 12 % en Flandre et 9 % en moyenne dans l’OCDE.