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Comment allons-nous faire pour tenir ces élèves qui n’en ont plus rien à f… de l’école jusqu’à quinze ans  ? Qu’est-ce que ce tronc commun pourrait bien faire pour que ces élèves dépassés par les apprentissages et peu motivés par l’école réussissent tous, demain, comme par miracle  ? Dépiautage du tronc commun dans le Pacte pour un enseignement d’excellence et révélation de ce qui ne sera en aucun cas le résultat d’un miracle.

Un parcours commun pour tous les élèves, de l’enseignement maternel jusqu’à 15 ans, sans redoublement, voilà qui semble peu réaliste à beaucoup qui constatent chaque jour, dans leurs classes, qu’ils n’y arrivent pas. Leurs élèves ont de telles lacunes, de tels retards ou de tels déficits de motivation qu’ils ont beau mettre en place des dispositifs de remédiation et d’aide adaptés, rien n’y fait, certains semblent bien incapables de réussir, ils doivent doubler ou être orientés vers des filières qui correspondent mieux à leurs (in)capacités. Alors, ce tronc commun, vraiment, ça doit encore être une invention d’idéalistes égalitaristes qui s’imaginent qu’il suffit de décréter l’égalité pour qu’elle existe.

D’abord accepter le changement de posture

En fait, c’est presque cela. Au sens où il s’agit de décréter un changement radical dans l’ordre des priorités des finalités attribuées à l’École. Il s’agira dorénavant de faire en sorte que les inégalités sociales ne se transforment pas en inégalités scolaires. Il s’agira d’accorder une attention prioritaire à ce que les difficultés scolaires des élèves ne s’accumulent plus tout au long de leur parcours, mais, au contraire, qu’elles soient prises en compte dans la conception même des dispositifs d’apprentissage. Cela signifie que, dès l’enseignement maternel, il s’agira de considérer à priori les élèves comme tous capables de s’approprier l’ensemble des savoirs et compétences contenus dans les référentiels du tronc commun. Ce qui change tout.
Les dispositifs d’apprentissage et d’évaluation ne servent plus à repérer les caractéristiques des élèves (travailleur ou pas, fort ou faible en calcul, doué pour le dessin, etc.) pour les classer en fonction de celles-ci, afin de mieux les regrouper dans des filières et des options différenciées en fonction de leurs besoins ou de leurs capacités. Les dispositifs d’apprentissage et d’évaluation, le travail de l’enseignant et des élèves dans la classe servent à repérer ce qui fait obstacle dans les dispositifs d’apprentissages, dans le rapport entre les élèves et les spécificités des savoirs, dans les stratégies pour apprendre mises en place par l’élève et les stratégies pour faire apprendre mises en place par l’enseignant. Ceci afin d’ajuster les dispositifs d’apprentissage pour permettre à tous les élèves de franchir ces obstacles.
Ensuite, revendiquer la faisabilité. Heureusement, on ne part pas de rien. Le Pacte est une réforme systémique qui essaye de tenir compte de tous les aspects. Mais tous les acteurs qui ont pensé la réforme n’y ont pas les mêmes intérêts et il reste des combats importants à mener sur des enjeux qui se révèleront forcément au moment de la mise en œuvre du tronc commun. Quand les choses deviennent concrètes, les intentions des uns et des autres se révèlent et ne sont pas toujours compatibles. En simplifiant, on peut considérer qu’il y a deux camps.
D’un côté, certains ne croient pas globalement à l’éducabilité de tous. Ils peuvent admettre que ce soit un objectif louable, mais ils ne l’admettent que parce que cela peut servir d’alibi pour obtenir une augmentation de l’efficience du système scolaire. Les enjeux se formulent dès lors en termes de couts et d’efficacité (le redoublement coute cher et n’est pas efficace, par exemple), en termes de management inefficace (les chefs d’établissement n’ont pas assez de pouvoir sur leur personnel, pas assez d’autonomie et de libertés, pas assez de temps pour diriger les aspects pédagogiques, pas assez de moyens pour être de bons gestionnaires) et en termes de manques de compétences ou de motivation des enseignants (ils sont insuffisamment formés, ils utilisent des méthodes inefficaces, ils cherchent parfois à en faire le moins possible).
De l’autre côté, la volonté première est de transformer le système scolaire pour que les élèves soient tous capables d’obtenir un vrai certificat du tronc commun. L’augmentation de l’efficience du système ne sera que la conséquence de la réalisation de l’objectif d’équité. Il n’y aura plus de redoublements parce que la réforme permettra de mieux assurer la réussite de tous. Et, ce qui rendra le management plus efficace, ce ne sera pas le pouvoir qu’on mettra entre les mains des chefs d’établissement, mais le renforcement de la capacité des enseignants et autres acteurs de l’enseignement à travailler ensemble à l’amélioration de leurs pratiques. Cela implique plus d’autonomie et de libertés pour les enseignants pour organiser leur travail collaboratif. Cela implique que les chefs d’établissement soient plus préoccupés de rendre possible ce travail que d’essayer de le contrôler. Et, cela implique que le taux d’appropriation de la réforme par les enseignants sera directement proportionnel à la confiance et à la responsabilité qu’on leur accordera dans sa mise en œuvre.

Des enjeux pour se mobiliser

Le tronc commun commence dès la première année de l’enseignement maternel. Les enjeux y sont importants. Il s’agit de faire en sorte que tous les enfants entrent vraiment dans la culture scolaire. Cela implique plusieurs changements. Bien sûr, il faudra veiller à ce que l’encadrement soit suffisant et adapté, que la taille des classes soit raisonnable et que les relations famille-école s’améliorent de part et d’autre. Mais le changement déterminant sera un changement de posture radical pour les équipes éducatives : s’approprier un référentiel recentré sur les compétences langagières tout en évitant une primarisation de l’enseignement maternel. Donc, changer les pratiques et penser les difficultés scolaires comme des conséquences de l’inadéquation des dispositifs d’apprentissage mis en œuvre.
Le tronc commun se déploie ensuite jusqu’à la fin de la troisième secondaire. Ce tronc commun ne sera vraiment commun que si tous les élèves parviennent à y réussir leurs apprentissages sans redoublement et sans aménagements des parcours ou des exigences en fonction de leurs caractéristiques. Il n’y aura de changement dans les pratiques en ce sens que si les enseignants parviennent à adopter réellement la posture de l’éducabilité de tous.
Le changement dans les pratiques ne sera possible que si la formation initiale, la formation continue, le travail collaboratif ainsi que l’accompagnement et le suivi des équipes éducatives sont profondément modifiés, dans leurs objectifs autant que dans leur forme. Ce qui n’est aujourd’hui conçu que comme des interventions pour combler des manques de compétences individuelles d’enseignants et soumis à une logique de prescriptions doit se transformer, en partenariats avec des équipes d’enseignants dont l’objectif doit être de renforcer la capacité de ces équipes à réfléchir ensemble à leurs pratiques, à les transformer et à les faire progresser vers des pratiques plus adaptées. Cela implique de considérer aussi les enseignants comme tous capables et qu’ils se considèrent eux-mêmes comme tous capables, d’avoir un point de vue professionnel légitime sur leur métier. Il n’y aura pas de miracle, ce point de vue professionnel légitime, il va falloir se battre pour l’obtenir, parce qu’à priori, aujourd’hui, dans les établissements, le métier a plus tendance à se transformer en métier d’exécutant que de concepteur.