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« Moi, Madame, je ne vous respecte que... parce que vous êtes marocaine. »

Se prendre une réplique pareille, au deuxième jour du premier stage de sa formation d’enseignant, ça vous laisse pantois, ça pose question. Le respect passe-t-il par la reconnaissance culturelle ou l’appartenance sociale ? Le respect se limite-t-il à une identité attribuée, imposée donc meurtrière ? Cette réflexion balancée en pleine figure par un élève assez provocateur et insolent m’a laissé un gout indéfinissable en bouche. Étais-je outrée, choquée par une assimilation ethnique sans limite ? Étais-je flattée, rassurée par ce respect « gagné » par la seule force de mes gènes ? Quoi qu’il en soit, ça m’a posé problème.

Le sas de confiance

Dernière année à l’école normale, examen de fin d’année : réaliser une réflexion sur l’identité enseignante qu’on envisage au sortir des études. Je vois là une bonne occasion de me pencher sur ce qui me travaille depuis ce fameux jour de stage. Comment concilier son identité relevant du patrimoine génétique et son identité enseignante formée au travers des lectures, pratiques et autres cours dispensés ? Comment imposer une posture enseignante quand on a un bagage culturel qui fait parfois écran ? L’idéal réflexif a voulu que je me positionne telle la Suisse dans un conflit personnel : ne jamais laisser ma diversité culturelle prendre le dessus, toujours mettre des limites entre une approche « affectivo-relationnelle » et une approche pédagogique entre les apprenants et moi, entre les parents et moi. C’était si beau et si limpide sur papier… mais la réalité est tout autre.

Fraichement diplômée, débarquant dans une école en milieu populaire, je suis, à mon sens, rapidement vue par certains parents comme la porte ouverte sur un espace de discussion d’une nouvelle dimension. Des parents de la même origine viennent s’ouvrir à moi et se libérer de lourds fardeaux que sont les problèmes de pauvreté (« Tu sais, au Maroc, jamais on n’aurait pu vivre comme ici. »), de dur labeur (« Au pays, j’ai un diplôme de professeur de religion, mais ici ça ne compte pas. »), de mentalités changeantes (« Moi, mes enfants, je leur paie tout ce qu’ils veulent pour qu’ils ne volent pas comme ces petits voyous. ») ou d’histoires de famille particulières (« Mon fils ne voit pas son père qui est en prison parce qu’il était violent avec moi. »)

Mais les parents d’origine différente viennent aussi pour parler de leur vécu qui, selon eux, me serait familier. À l’image de ce papa qui me racontait son adolescence passée avec ses amis marocains et qui prenait plaisir à partager avec moi des épisodes comiques d’une vie qu’il ne connait que trop bien. Puis, il y a ces mamans qui voient en moi une fille adoptive dont on est fier et qui sert de modèle aux enfants à la maison. Cet espoir offert à ces mamans, cette lueur de fierté dans leurs yeux quand elles me disent combien elles sont contentes de pouvoir me montrer en exemple. Ces parents qui me considèrent comme une alliée, sur qui ils pourront compter en cas de nécessité, de quelque ordre qu’elle soit.

La limite infranchissable

Et de temps en temps, il y a les amalgames faciles. Le rapprochement d’appartenance sociale et religieuse est tellement courant qu’il est un raccourci emprunté par toute personne se recherchant dans le regard de l’autre. D’abord dans le regard des enfants, qui recherchent cette compréhension parfois mal véhiculée par mes pairs, compréhension souvent présente mais mal perçue par ces enfants. Puis dans le discours des parents qui espèrent trouver un appui, un soutien pour guider leurs enfants dans « la bonne voie ». Ces derniers se rapprochent de moi, en quête d’un pilier, d’une fondation qu’ils recherchent parfois désespérément et à tort. Mon discours a toujours été le même, renvoyant tout un chacun vers son professeur de culte. Cette demande – inappropriée bien que compréhensible – survient souvent lors de périodes religieuses que j’appelle critique : veille de fête religieuse, période de jeûne, repas lors de voyages scolaires... pour ne citer que ces quelques évènements importants aux yeux des enfants. Bien entendu, cette attitude, ce refus de prise de parti, cette neutralité, vaut pour toutes les confessions de foi et pour tous, neutralité garante d’un respect de la place de tout un chacun (enseignants, élèves et parents) mais aussi respect des conceptions propres à tout individu.

La déclaration de cet enfant dans la cour de récréation m’a fait l’effet d’un miroir. Il me renvoyait une image, celle que je renvoie probablement auprès de quiconque se reconnait en ma personne. Cette image se doit d’être travaillée, arrangée, limitée pour qu’il ne transparaisse aux yeux des autres, que le neutre, le nécessaire, le juste. Par contre, si cette image, celle que je décide de montrer, atteint l’autre et lui transmet une image qui lui permet de « s’accepter », de « s’affirmer », de « s’intégrer » sans devoir se « justifier », alors l’image aura été bénéfique et elle continuera de réfléchir longtemps après...