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À l’occasion de la journée des Droits de l’Homme, les professeurs de religion de mon école avaient invité une O.N.G. pour travailler, avec les élèves du troisième degré, le thème de la violence faite aux femmes.

Sur papier, les choses se présentaient plutôt bien : après avoir visionné un film, les animateurs des O.N.G. organiseraient un théâtre forum à partir duquel ils entameraient une discussion avec nos élèves.
La veille au soir, nous sommes prévenus que la télé débarquera avec l’équipe. Le lendemain, les débats sont houleux entre professeurs : avons-nous à accepter l’irruption de la télévision sans avoir été prévenus, ni avoir consulté nos élèves ? Pourquoi ont-ils décidé de venir justement chez nous, école de quartier « défavorisée », avec un sujet pareil ? Si la violence à l’égard des femmes touche tous les milieux sociaux, comme on n’a cessé de le répéter, pourquoi ne vont-ils pas Uccle ? Comment vont-ils réagir, nos élèves, au fait qu’on les sollicite sur ce sujet particulièrement sensible, à quelques jours à peine de la médiatisation des émeutes françaises ?
La télé débarquera dans la classe dont je suis titulaire, et j’assisterai au débat, pour essayer de cadrer les choses. J’ai juste le temps de prévenir les élèves de l’arrivée de l’équipe. La seule marge de manœuvre que je peux leur proposer, c’est que ceux qui ne souhaitent pas être filmés le disent... ce que demandent les deux tiers de la classe...
Tout démarre très vite, mais le théâtre forum s’avère bref : quelques secondes de jeu, où l’animateur et son assistante simulent une dispute au sein d’un couple pour une minijupe un peu trop courte. Puis, l’animateur se tourne vers la classe : « À la place du garçon, que feriez-vous ? Et à la place de la fille ? »
La discussion durera plus d’une heure. D’emblée, les élèves perçoivent clairement là où on veut les mener : « Ce n’est pas bien de taper sa meuf ». Ils n’auront de cesse de malmener un si pieux projet.
« Certes, la violence physique, ce n’est pas bien ; mais la violence morale, dont savent faire preuves certaines femmes ? Et franchement, à vous, cela ne vous arrive jamais, une geste mal placé ? » « Moi, je connais une femme qui est restée dix ans avec un mari qui la battait... Si elle était capable d’accepter cela, sans rien dire, n’est-ce pas parce que d’une manière ou d’une autre elle y trouvait son compte ? »
À cela, on répondra systématiquement sur le registre de l’idéal. Non, l’animateur n’a jamais frappé. Oui, la violence verbale peut être pire : il faut donc bannir toute forme de violence... Tout simplement. Non, on ne peut pas rechercher sa propre souffrance. Le message à passer devait rester clair, cohérent. Au risque de sa crédibilité.

Regards croisés de sauvages et de pères blancs

Cela ne sera jamais dit ni par les élèves ni par les animateurs, mais une question semble sourdre de la discussion : « Ces élèves-là sont-ils vraiment capables de trouver légitime de battre une femme ? » versus « Ces bobos nous estiment-ils capables de légitimer la violence faite aux femmes ? Pensent-ils que chez nous on bat les femmes ? ». Mes élèves n’ont de cesse d’essayer de prouver à l’animateur qu’on ne peut pas être aussi « blanc » [1] qu’il le prétend, tandis que le malaise et la tension ne cessaient ce croître parmi nos visiteurs. Le jeu du chat et de la souris pouvait continuer longtemps...
À un seul moment, la question se pointera lorsqu’une fille leur demandera pourquoi avoir choisi le mot « meuf », langage des cités, plutôt que le mot « femme » ? Les élèves ne relèveront même pas que la photo qui accompagnait les bracelets en plastique « Tape pas ta meuf » qui leur était offerts, ne comportait que des basanés : un noir, un Marocain, et un Italien fort bronzé. [2]
Une fois les élèves partis, animateurs et journalistes purent souffler : « On savait qu’avec ces milieux-là c’était dur, mais là, le vivre en direct... » « C’est fou, la fille qui parlait le mieux, et c’était pour dire qu’elle était d’accord de changer de vêtements si son petit ami le lui demandait ! »
Si les images télé qui en résultèrent furent d’un consensualisme sirupeux, il faut bien avouer que de part et d’autre, la rencontre avait été loupée. Les élèves n’avaient reconnu aucune autorité dans le propos portés par l’ONG ; les animateurs s’étaient sentis malmenés, au point de ne leur reconnaître guère d’éducation.

L’autorité : une question de monde commun envisageable ?

Au fond, pourquoi en tant qu’« intellectuels », voulons-nous discuter avec ces jeunes « défavorisés » ? Et qu’est-ce à nos yeux qu’un élève « qui parle bien », au-delà de la syntaxe ?
La culture scolaire qui est la nôtre, ces savoirs de petite bourgeoisie intellectuelle, sont bien malmenés par tout ce qu’apportent nos élèves. Le « manque de respect » manifesté par nos élèves était-il tellement dû à un manque d’éducation, ou à la facilité avec laquelle avaient été évacuées les énormes questions qu’ils soulevaient, ou aux réponses tellement générales et consensuelles qu’elles ne pouvaient plus répondre à rien ? Et en quoi le savoir proposé, ce que nous reconnaissons comme « savoir », pouvait apparaître

opérant à leurs yeux ? Quel respect pour quelle autorité ?

Le respect demandé aux élèves reposait sur un principe de réciprocité : reconnaissez mon discours comme pertinent, et je vous regarderai comme intelligents (- civilisés). Questions d’images données ou sauvées, de symétries. Ce respect-là, pour sûr, avait été malmené. Souvent, dans des écoles comme la nôtre, nos élèves n’en ont que faire. Est-ce pour autant qu’ils n’ont rien à faire de l’autorité ?
Plutôt que de percevoir comme manque de respect tous ces moments où ils ne se sont pas gênés de renvoyer dans les gencives les zones d’ombre du discours trop bien intentionné de l’animateur, ne pourrait-on pas les percevoir comme des moments où au contraire ils vérifiaient son autorité à lui ? Et moins « autorité » dans le sens « capacité à faire taire un groupe » que « capacité à lui répondre ». De ce point de vue, au contraire, l’autorité ne cesserait de les tarauder.
Côté adulte, ce serait alors une autre forme de respect en jeu : celle « d’accepter de se laisser incommoder » [3]. De ce point de vue, même s’il fut d’une extrême politesse, même aux pires moments d’agacement. Quand l’animateur s’est-il exposé à mettre à mal son savoir et sa mission dont il se sentait investi, au risque, pour sauver les meubles, de regarder ces jeunes comme sauvageons ?
Il est vrai que l’« incommodément » de l’autre, on ne peut pas le prévoir pour le tailler à notre mesure. En dénonçant le manque de respect dont ils seraient si souvent victimes de notre part, enseignants, les élèves ne parleraient-il pas, à travers tous leurs « manques de respect à notre autorité », et à « l’insu de leur plein gré », de cet autre sens d’autorité, et de cet autre respect ?

notes:

[1Dans tous les sens du terme...

[2Lorsqu’au terme de discussions je le leur fis remarquer cela, l’indignation fut générale : ils avaient simplement choisi trois sportifs, pour être entendus des jeunes. Mais alors, pourquoi avoir choisi des sports (boxe, football,...) exclusivement appréciés par les milieux populaires ? Pourquoi ne pas avoir choisi le tennis, puisque là aussi, la Belgique excelle, et que la violence faite aux femmes touche tous les milieux ? Décidément, je cherchais vraiment la petite bête...

[3Le propos est de Pascal, repris par Ph. Lacadée, dans Le malentendu de l’enfant, Payot, Lausanne, 2003