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Se donner le mot à quelques-uns pour cracher des noyaux de cerises et voir qui toucherait le tableau. Échapper aux surveillances et aller à deux se pencher au-dessus de la balustrade du troisième... de là verser doucement le contenu d’une bouteille d’eau et voir ce que ça fait quand ça descend. C’était drôlement excitant ! Mais pourquoi ? !

Dans l’après-coup, je pourrais bien me donner quelques explications rationnelles et/ou dites adultes mais sur le moment ! ! ! Une certaine jouissance, sans aucune pensée pour d’éventuelles victimes et sans doute un sens secret inconnu de nous-mêmes. Ou plusieurs sens même.

Passée depuis longtemps du côté de la responsabilité, de la fonction de « maitre », cheminant sur les sentiers de la Pédagogie Institutionnelle (entre autres), cette histoire d’inconscient, comme un pied du trépied PI [1], m’interpelle.

Apprendre à lire les situations chaudes

Tel était le titre que nous nous étions donné pour entamer dans notre école secondaire, un travail avec un psychanalyste aux orientations lacaniennes.

À propos de tomates lancées au tableau, de crachat sur le sac Delvaux d’une collègue, d’extincteurs vidés dans le couloir, etc. nous avions appris à « inscrire dans un champ », c’est-à-dire à ne pas regarder seulement par la fente étroite des dits tomates, tableau, crachat, sac, extincteur mais de regarder l’alentour en dépliant les circonstances, le con-texte, le fonctionnement de l’école, des pans d’histoires. Le tout, entre autres afin d’affiner nos réactions, d’inventer des détours pour nos impasses.

Nous avions finalement pointé que ces actes étaient sans doute autant de « lettres » sans mots, adressées aux enseignants, à l’école, à la société toute entière.

Y répondre en direct par des recherches de coupables immédiats et des punitions « pour faire comprendre », tel était notre fonctionnement habituel. Avec ce psychanalyste, nous avons plutôt porté notre attention sur les « guichets » que les élèves pourraient utiliser, sur les inventions institutionnelles à mettre en place pour que les « lettres » trouvent une adresse. Le psychanalyste en question ne nous a pas vraiment parlé de l’inconscient, mais il nous a aidés à prendre du recul, à nous décaler pour mieux voir.

Pas si facile d’ailleurs : nos narcissismes (me faire ça à moi !), nos intégrités, nos identités professionnelles en prennent un coup. En tout cas, on s’est mis à regarder autrement. Tant les élèves que nous-mêmes.

Du typex gicle

Quelques années plus tard, dans une classe de 18 élèves en première secondaire, je pratiquais la PI. À la force des poignets (et des convictions), au milieu de sauvageries de tous genres qui y faisaient rage.

Malgré les petites institutions patiemment construites, malgré les possibilités d’adresses (mais les élèves n’en n’avaient pas encore mesuré toutes les possibilités), trois flacons de typex ouverts volent au tableau pendant mon cours (4e heure de français en suivant un mercredi matin). Surprise, choc. Petite frayeur chez moi qui me trouvais au milieu des trajectoires.

Je me retourne et vois un mélange de visages rigolards, atterrés ou baissés. Vite jaillit un « On ne l’a pas fait exprès ! » J’éclate de rire (rire nerveux et rigolard aussi pour le pas exprès !) Et puis, je me tais. Au bref silence interloqué de la classe succède un brouhaha de « C’est pas moi. C’est pas grave. C’est pour s’amuser. C’était pas sur vous. » qui m’a permis d’entendre et de vite réfléchir [2]. Il me restait 10 minutes avant la fin de l’heure. J’ai simplement dit : « Je me demande ce que vous auriez envie d’effacer. »

Cinq élèves se sont précipitées pour nettoyer les dégâts. Nous rentrions toutes chez nous avec cette question et de gentils au revoir se disaient !

Le typex efface

Vendredi : Conseil.

Le « je me demande... » avait circulé dans les têtes. Chez moi : « Est-ce que je prends trop de place ? Est-ce qu’elles voulaient m’effacer ? Est-ce qu’elles s’ennuyaient ? Que veulent-elles dire avec c’est pour s’amuser ? »
Et elles, elles parlent de l’horaire mal foutu, de leur perception de certaines relations profs/élèves, de leurs murs auxquels elles tiennent :
-  Quatre heures de français en suivant, c’est beaucoup trop.
-  Il y a des profs qui nous nient.
-  On n’a quand même pas abimé nos murs, juste un peu la carte du monde mais le typex a spitté dans la mer, pas sur le Maroc ! On va mettre un peu de bleu au-dessus.
-  On n’aime pas écrire à tous les cours.
-  Est-ce que vous vous êtes sentie visée ?
-  Ce qui est bien, c’est que vous n’avez pas appelé le dirlo.
-  Au Conseil des profs, ils écrivent toutes sortes de choses sur nous pour les dossiers et les bulletins. C’est écrit. Ils n’effacent jamais et nous, on ne peut rien écrire sur eux... ils te disent « efface ça » (quand K avait écrit sur le mur « à mort Mme Y. la pédésexuelle »).

J’ai demandé ce qu’on allait faire maintenant. Des décisions ont été prises :
-  à propos d’une demande de changement d’horaire et, si on ne l’obtenait pas, de la fabrication d’une grille de travail variée pour les quatre heures du mercredi.
-  à propos de l’emploi du typex.
-  à propos d’une rencontre avec le directeur au sujet des phrases écrites par les professeurs sur les élèves.
-  à propos d’un atelier d’écriture autour de « effacer, écrire, laisser écrit » qui les enthousiasmait déjà.
-  à propos d’un débat sur « nier ».

Il y en avait pour un mois de travail au moins ! Au cours de français.

Le symbole « effacer » du typex m’était venu dans l’urgence et il semble qu’il y avait bien beaucoup de choses dedans !

notes:

[2On devrait peut-être aussi se donner des formations pour urgentistes ! Mais je réalise quand même que les nourritures d’une visée par exemple par la PI ou par le travail avec le psychanalyste, on peut s’en servir aussi dans l’urgence, s’y arrimer.