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Accueil / Publications / Contributions / Contributions : Archives / Le retour des manuels !

« Couler le manuel scolaire fut une réelle volonté politique, dans les années 70-80. Ils coûtaient trop cher alors on a trouvé des tas d’arguments pédagogiques pour prôner leur abandon, en opposant d’un côté, le souci d’une pédagogie active et vivante et, de l’autre, le côté figé des manuels. L’arrivée de la photocopieuse, dans ce contexte, a sonné le glas de nos ouvrages. » [1]

En communauté française, huit élèves du primaire sur dix n’ont pas de manuels. [2] Pour le cours de mathématiques, 49,2 % des élèves de deuxième année de l’enseignement secondaire utilisent un manuel. Contre 85,7 % en Communauté flamande et plus de 95 % dans de nombreux pays comme l’Espagne ou l’Angleterre. Pour le cours de sciences dans la même année, ce rapport d’utilisateurs de manuels chute à 24 % dans notre Communauté. [3]

Mais cela devrait changer ... « Lire, calculer, écrire. Pour arriver à une meilleure maîtrise de ces matières essentielles, pour aider à structurer ces apprentissages, pour permettre un contact souvent trop rare avec le livre, il importe de favoriser l’utilisation de manuels scolaires. » [4] Et le gouvernement de la Communauté française promet un budget annuel d’au minimum 1 million d’euros à la rentrée 2006-2007, réservé dans un premier temps aux élèves des deux premières années primaires, étendu progressivement jusqu’au premier degré du secondaire, avec une augmentation d’au moins 10 % lors des 7 années suivantes afin d’atteindre une dotation d’au moins 1.750.000 € à la rentrée 2012-2013.

Gains

On ne peut nier les effets bénéfiques de l’usage d’un manuel scolaire dans une branche donnée. L’intérêt premier, c’est d’apprendre à l’élève à lire... A lire des livres... A lire au sens large, non seulement déchiffrer et comprendre le sens de ce qui est lu mais aussi être capable d’appréhender la structure d’un texte, de retrouver certains éléments, d’utiliser une table des matières ou un index. Certains n’ont, dans certains cours, que des synthèses brèves, des listes d’items sans construction de phrases, des suites de symboles sans liens explicites.

S’habituer aux manuels, c’est se familiariser aux livres, et avoir une chance d’y prendre goût. Pour certains élèves, le manuel sera le premier livre rencontré. Et peut-être le dernier... Donner à tous les mêmes outils, c’est un des moyens de démocratiser l’école.

Citons encore l’intérêt d’avoir un texte relié et continu, sans erreurs (ou pas trop), auquel l’élève peut avoir recours à tout instant. D’aucuns n’ont que des feuilles volantes qui s’éloignent parfois loin de leur port d’attache. Ce recours à des écrits solides favorise l’autonomie de l’élève et peut contribuer au travail de structuration de ses acquis.

Dangers

L’usage des manuels pose aussi question. Quand l’enseignant, et par conséquent toute la classe, suit pas à pas un manuel et enfile les séquences au mépris du rythme du groupe et de ses individualités... A Noël, il faut être à telle page et à Pâques on se retrouve, comme on a du retard, avec le thème du carnaval. Dérapage !

Jouer le jeu du constructivisme, de la recherche des élèves, des problèmes ouverts, laisser la bride sur le cou de l’élève en autorisant les essais et les erreurs,... Tout cela est peu compatible avec l’énoncé d’une solution bien léchée à une question précise comme la présente un manuel.

L’émergence des pédagogies actives et la nécessaire fonctionnalité des apprentissages ont provoqué l’abandon des manuels, à côté d’autres raisons, comme une certaine professionnalisation de la fonction enseignante poussant les maîtres à constituer eux-mêmes leurs outils ou la liberté pédagogique si propre à notre enseignement.

Avenir

Si le manuel scolaire revient, il aura changé. Dans certains pays [5], l’Etat a subsidié des équipes de recherche chargées de penser l’enseignement d’une branche, d’élaborer les documents élèves, les conseils méthodologiques pour les enseignants, l’explicitation des choix didactiques et les formations pour les maîtres. Ces équipes sont constituées de professionnels de la branche, de pédagogues et d’enseignants de terrain. Les séquences de cours sont largement et longuement expérimentées. C’est autre chose qu’un manuel qui est rédigé par deux ou trois personnes parfois isolées de la pratique, parfois isolées de la recherche et manquant, dans ce dernier cas, de réflexion épistémologique.

Le manuel est un livre et son écriture doit ressembler à celle d’un livre : un français correct sans être pédant, un style abordable et lisible par l’élève tout en respectant une certaine rigueur, évitant les formalisme et symbolisme inutiles. Nul besoin pour être attractif de forcer sur les encadrés, les couleurs, les gras, les italiques, les soulignés, les dessins en tous genres...
Les élèves doivent apprendre, au fil des années d’école, à construire les phrases où ils argumentent, décrivent un procédé ou élaborent une définition. Si on leur demande seulement de remplir les blancs laissés dans des phrases lacunaires, on les empêche d’accéder à la pensée adulte, qui passe par le discours.

On peut distinguer quatre types d’ouvrages scolaires : 1° les livres de « référence, outils (atlas, dictionnaire, encyclopédie, ...) ; 2° les manuels synthétisant connaissances, savoir (voire compétences mais cela est déjà plus compliqué) et structurant ainsi les acquis et qui vont devenir une référence ; 3° les manuels intégrant la démarche pédagogique ; les manuels d’exercices. » Les premiers et les derniers ne se discutent guère. Les seconds manquent, les élèves n’ont plus comme dans le passé des livres qui les accompagnent plusieurs années. Dans l’hypothèse de l’autosocioconstruction des savoirs, les troisièmes devraient reprendre des défis, des situations-problèmes et des exercices non répétitifs. Savoir s’il faut rédiger des solutions reste objet de débat.

Controverses

Si, à terme, des manuels de qualité sont disponibles sur notre petit marché et si plus d’enseignants sont prêts à les utiliser, il faut encore voir l’utilisation qui en sera faite. Les éditeurs réclament des formations et affirment que l’organisation en revient à l’Etat. Mais faire une formation « tous manuels » pour une branche et un niveau d’études donnés, ce n’est pas simple à concevoir. Faire une formation pour un seul manuel, sans servir des intérêts commerciaux, c’est difficile.

Le chiffre d’affaires de l’édition scolaire est de10 millions chez nous contre 50 millions en Flandre. Un million d’euros en plus, c’est une augmentation de 10 %. C’est 100 000 livres en plus. Pour 305 000 élèves dans le primaire... Et pour le reste, qui va prendre le coût en charge ? Et si une nouvelle réforme rend rapidement obsolète une large catégorie de manuels ?

Pour le gouvernement, il faut « charger la commission de pilotage d’accorder un agrément aux manuels scolaires afin de vérifier leur conformité avec le prescrit du « décret missions » et les référentiels pédagogiques communs. Il s’agira de mettre en évidence les manuels qui s’inscrivent dans la concrétisation des objectifs poursuivis. » Quelle sera la réelle indépendance des contrôleurs par rapport aux acteurs ?

Pour d’autres, « même dans un cadre tout à fait libéral du marché du manuel scolaire, il existe de facto une labellisation, décernée par les enseignants eux-mêmes. Dans ce cadre, les seuls manuels qui peuvent survivre sont ceux qui répondent aux besoins des enseignants qui eux-mêmes répondent aux exigences exprimées par le programme. »

Et pour conclure, malgré les certitudes de certains et la relative unanimité des décideurs sur la question : « l’impact du manuel scolaire en termes d’amélioration des performances est relativement mal aisé à établir de façon isolée. » Et il est malhonnête comme le font certains, pour la Flandre par exemple, de mettre en parallèle les résultats d’un système scolaire et les pourcentages d’utilisation des manuels. Car rien ne prouve qu’il y ait relation de cause à effet. On n’est donc sûr de rien quand à l’efficacité des manuels à l’école. Autant le savoir...

notes:

[1Ces mots sont de Philippe Selke, directeur des éditions Van INN et porte-parole des éditeurs de manuels scolaires. Ils sont extraits d’un article de Monique Baus dans La libre Belgique du ??-09-2004.

[2M. Baus, Pas de manuel pour huit élèves sur dix, LLB du ??-09-2004

[3Extrait de C. Monseur et M. Demeuse, Politique et usage des manuels scolaires en mathématique et en sciences, dans Les cahiers de pédagogie expérimentale, ULg, 2000.

[4Gouvernement de la Communauté française de Belgique, Contrat pour l’école, avril 2005

[5C’est, par exemple, le cas pour les mathématiques du primaire dans les cantons de Suisse romande, en France ou dans certains états allemands.