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Accueil / CDoc / Recensions / Le salut par l’alternance – Et si on rapprochait l’entreprise de l’école ?

L’alternance école-entreprise semble s’imposer comme une évidence dans la formation de tous, du fondamental à l’enseignement supérieur. Malvenu celui qui pourrait en douter. La confrontation au réel comme gage de la cohérence d’une formation s’est, par un glissement de langage signifiant, dissoute d’abord prudemment dans la confrontation au monde économique, puis plus résolument dans la confrontation au monde de l’entreprise pour triompher finalement dans le concept d’alternance en entreprise.
Dans le même temps, cette limitation exacerbée de la vie à l’entreprise produit et renforce l’idée d’une école dépassée et vieillotte qui devrait boire à la source de l’entreprise, forcément dynamique et adaptée au réel. L’école doit se rapprocher des logiques de l’entreprise, et non l’inverse. Et comme désormais, quand on dit entreprise, on nomme en fait ses dirigeants, insidieusement, l’idée est en fait de rapprocher l’école des besoins de ces derniers.
Face à cette lente (une trentaine d’années), mais efficace production d’évidences partagées par tous, il est forcément malaisé de faire apparaitre les enjeux sociaux, politiques et structurels de la formation en alternance. Ce livre y parvient, avec rigueur, sans moraliser ou culpabiliser les acteurs des filières en alternance, et pour que chacun puisse prendre position en connaissance de cause. Comme l’école nous a appris (devrait nous apprendre) à le faire.
À la lecture, on sera époustouflé de reconnaitre comment notre propre langage est construit sur ces évidences produites par l’image d’une entreprise désincarnée, représentant la vie et le dynamisme par excellence, et comment cette contamination des mots nous entraine à penser l’enseignement et l’école de plus en plus souvent avec les logiques des gestionnaires des entreprises. Est-il possible de former en entreprise ? Non, ce qui s’y passe est d’un autre ordre pour l’élève en alternance. Les auteurs explorent les stages, l’orientation, la formation, les fonctions, les rôles et les stratégies des uns et des autres ainsi que les mythes qui les animent, au travers notamment d’une enquête de six mois sur le terrain d’un cefa et à la lumière d’une sociologie politique aiguisée.
Si vous n’y connaissez rien, vous découvrirez un monde dont on parle souvent sans se donner la peine de lui donner chair. Si vous le connaissez, il éclairera de manière nouvelle des enjeux qui sont trop souvent réduits à des oppositions de bon sens. Et on comprendra comment, sous couvert de revalorisation de l’enseignement qualifiant, ces oppositions contribuent à son intégration dans les stratégies de formation portées par des dirigeants d’entreprises, et donc in fine, à sa disparition. Ce livre plaide pour une meilleure compréhension de l’alternance, sans tabou, et pour l’ouverture enfin d’un débat public qui n’escamote plus les enjeux politiques qu’il devrait soulever.
Je terminerais en soulignant que ce livre aide aussi à sortir des clichés qui contribuent à la confusion entre la critique des directions prises par l’enseignement qualifiant et la dévalorisation des personnes qui y œuvrent chaque jour. Vous n’écouterez plus jamais le discours sur l’enseignement qualifiant avec les mêmes oreilles.

- Philippe Hambye et Jean-Louis Siroux, Le salut par l’alternance : sociologie du rapprochement école-entreprise,
La Dispute, 2018.