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Animer un atelier de création écriture et arts plastiques aux RPé, c’est un bonheur, une épreuve, un défi. Travailler pendant six jours avec le même groupe, une merveille : on a le temps de s’apprivoiser, d’essayer, d’analyser, de revenir, de penser plus loin. Mais ce n’est peut-être encore que l’écume des choses...

Les RPé, un dialogue d’activité à activité

Depuis une vingtaine d’années, notre perception du temps est rythmée par les RPé. Même lorsque, trois ans de suite, pour cause d’écriture de livre, d’autres personnes ont animé l’atelier, notre pensée les accompagnait. De 1988 à 2008, 16 ou 17 fardes, soit une centaine de jours d’animation. Nous avons rencontré plus de 400 personnes, à raison de vingt-cinq personnes par saison. Cela demande pour les animateurs que nous sommes un énorme travail d’anticipation à distance : en hiver on imagine et formule la proposition, en général en lien avec les questions travaillées dans le GFEN Provence ; au printemps, on affine l’offre (les pistes, les méthodes, les contenus, les références) ; vers l’été, on construit les premières grilles (une première liste d’ateliers, des argumentaires) ; début aout, on règle les détails (les textes utilisés, les pistes ouvrant les ateliers, les questions les plus incisives, évidemment !). Enfin, juste avant de partir, il faut vérifier la cohérence globale, s’assurer de la pertinence en regard de l’offre annoncée dans le catalogue, remplir les caisses à emporter et espérer que tout cela tiendra... la route !
Le cœur des RPé, tient en effet dans le « dialogue d’activité à activité » que connaissent bien les analystes du travail. Pour le dire autrement, c’est le tissu complexe des projections des uns dans la pensée des autres : les organisateurs ont anticipé les besoins des animateurs et des participants ; les participants se préparent mentalement à la rencontre avec les animateurs, avec les autres participants ; les intervenants, animateurs, débatteurs du soir préparent des activités dont ils imaginent et espèrent qu’elles auront un effet positif sur les personnes et les structures.
Réussir ces six jours, que l’on soit animateur, organisateur ou participant, c’est entrer dans ce dialogue qui commence bien avant la session d’aout et se prolonge pour beaucoup pendant des mois, voire des années plus tard ; c’est en accepter les zones d’ombre, car ce dialogue est invisible ; c’est se préparer à l’inattendu et décider de lire au positif ce qui va advenir.

Des ateliers d’écriture et de création ?

Année après année, nous avons voulu que la création soit, non une pratique narcissique, mais une « machine à penser autrement », à tisser du lien, à trouver une place dans une culture humaine en train de se faire. Nos livres en témoignent, en particulier par les exemples que nous y avons donnés.
Le bilan que nous faisons de la rencontre avec des centaines de participants, c’est que l’idée de faire de l’écriture un « bien partagé » rencontre l’assentiment du plus grand nombre. Enseignants, formateurs, travailleurs sociaux, tous ont besoin d’outils, de dispositifs, d’arguments pour aller vers une école et une formation d’adultes plus justes, une société plus égalitaire, plus respectueuse des personnes, des histoires et des cultures.
Tous ont à mener la réflexion sur l’entrée en écriture, sur le sens et les modalités du partage, notamment avec ceux qui se sentent éloignés de l’écrit, mais aussi sur leur propre rapport à l’écrit.
Les ateliers d’écriture et de création sont tributaires des structures qui les accueillent. Leur sens dépend fortement de l’environnement dans lequel ils se déroulent. De l’école au Centre social, du théâtre à l’hôpital ou au Centre de vacances, ils se teintent de couleurs différentes et le même atelier vécu dans deux lieux différents peut revêtir des significations et avoir des impacts inattendus.
Les RPé nous ont confirmé dans l’idée que les ateliers de création ont un rôle à jouer dans de tels lieux, mais pas magiquement. Quelles que soient les structures, un minimum de clarté est nécessaire sur le dispositif de travail (les règles, les valeurs, le lien entre l’individuel et le collectif). Sans pratique systématique de l’analyse réflexive, non à propos des productions, mais des problématiques abordés et des outils utilisés, l’atelier renforce les inégalités entre les possédants et les exclus du savoir.

Les RPé : un cadre, un laboratoire, des valeurs

Concrètement, les RPé n’existeraient pas sans une équipe qui fait son maximum pour que « la rencontre » fonctionne ! Vu avec nos lunettes d’animateurs, il y a là un groupe qui « bosse » pour que les autres puissent « bosser » ! Cela signifie certes des prises de responsabilité tournantes, un accompagnement léger, mais efficace, mais aussi une réflexion jamais finie sur la complexité des liens entre le fonctionnement et les valeurs.
Quand enfin la session commence, c’est l’aspect « labo » des RPé qui nous plait. Voilà bien un endroit où il est possible d’inventer, créer, chercher, confronter, prendre des risques car un cadre non jugeant a été posé et des valeurs affirmées.
Le cadre est connu des participants en général. Comment le définir ? Nous y voyons un croisement d’Éducation permanente belge (« un » = « un », on apprend par l’échange et la coopération), de Pédagogie institutionnelle (le travail sur la règle et sur l’institution est un travail éminemment pédagogique et politique), d’Éducation Nouvelle (le savoir se construit par la confrontation des idées et des représentations ; le « tous capables » est la pierre angulaire du rapport à l’autre, en formation comme dans la société ; ce qui est visé c’est la citoyenneté dans le savoir).
Chacun de ces pôles s’interpelle. Certes, ce qui fait le ciment ce sont les principes : l’éducabilité de tous, une démocratie qui ne tombe pas du ciel, mais se construit au quotidien, de la solidarité dans les apprentissages, de la pensée rationnelle qui se laisse questionner par l’imaginaire. Mais dans chaque atelier, les animateurs comme les participants sentent bien que les pistes explorées dans les salles voisines interrogent ce qu’ils font eux-mêmes, pourraient l’enrichir, et certainement le transformer. Il faut alors admettre que la perfection n’existe pas, que chaque atelier a ses propres limites et même qu’il doit pouvoir pour un temps s’abstraire du travail des autres afin d’avancer dans ses propres cheminements. C’est le paradoxe ! On voudrait pouvoir participer à tous les ateliers, mais même quand le partage est érigé en principe, tout ne peut être partagé. Chaque groupe se sent solidaire des autres, mais engagé dans un travail qui l’absorbe tellement qu’il a de la peine à établir des contacts en profondeur.
Mais revenons à l’aspect laboratoire. Nous avons expérimenté aux RPé des ateliers mémorables : « 1492 ou la rencontre des deux mondes », « Du rouge dans le paysage » dans les parages de René Char ; « Simenon ou les mobiles de l’écriture ». Nous y avons vécu des moments fabuleux autour de créateurs comme Soulages, Klee, Alechinsky, Beuys... explorant en quoi le passage par les arts plastiques modifie la compréhension de ce qui se joue dans l’écriture.
En coopération étroite avec deux membres actifs de CGé, nous avons fait fonctionner deux années de suite La maison universelle des écrits, un site interactif qui donnait à lire, en temps presque réel, les productions des ateliers (www.lamue.org). Belle aventure !

La dimension internationale

Aux RPé, on se rencontre à travers les échanges informels, les forums associatifs, les spectacles, les repas, les débats du soir. Le reste, le plus important peut-être, se joue dans le non-dit du rapport d’altérité : participer aux RPé, c’est « percevoir dans le regard des autres sa propre transformation ». Or, sur notre petite planète terre, la question de l’autre se pose avec toujours plus d’acuité.
Le fait que nous soyons à la fois « étrangers » et étrangement proches a sans doute joué dans l’accueil amical que nous avons trouvé aux RPé. Si nous avons apporté un petit souffle d’air méditerranéen, nous avons nous-mêmes été plongés au cœur d’une culture, d’une littérature dont nous n’avions pas conscience depuis notre espace marseillais. Cela nous a sensibilisés aux apports réciproques qui pourraient se faire dans un cadre élargi. L’Éducation Nouvelle quant à elle développe actuellement des initiatives internationales au sein du LIEN (Lien International d’Éducation Nouvelle) entre Belges, Romands, Luxembourgeois, Catalans, français, Marocains, Russes, etc. Parmi les objets de travail, la Culture de paix nous intéresse particulièrement.

Le rapport formation/transformation

Aux RPé, le cadre ayant été posé, la réflexion sur le hors-cadre peut s’amorcer : dans quelle société voulons-nous vivre ? Dans quelle société vivons-nous actuellement ? Comment penser le passage de l’utopie nécessaire à la réalité d’un monde de plus en plus inégalitaire et ségrégatif ? Quels champs investir : ceux de la classe, de la formation, de la recherche, de la politique, de l’action associative ?
Chaque année, ces questions émergent et plusieurs périls guettent alors l’atelier : celui de se réfugier dans « la bulle » RPé, on y est entre nous et on est bien (c’est le danger de la régression) ; celui de sacrifier ce moment de formation, d’invention, de rêve, de questionnement à la supposée urgence de l’action immédiate (c’est le délit d’impatience) ; celui de la recherche des réponses rapides, tous terrains et pour demain matin (c’est le plongeon dans l’utilitarisme).
Ces écueils sont ceux de toutes les Universités d’Eté, Rencontres, Séminaires, auxquels nous participons, en France comme ailleurs. À chaque fois revient la question des apports et du rôle de la formation dans l’action militante transformatrice. Dans nombre d’organisations, partis politiques, ONG et chez beaucoup de nos partenaires, la formation est réduite mentalement à un « apport d’outils ». Elle est reléguée et maltraitée au nom du principe que l’action véritable, celle qui se voit socialement, s’élaborerait ailleurs : dans les Assemblées générales, les bureaux politiques, les commissions, etc. Rarement, la formation est acceptée comme action à part entière, le terrain de la formation reconnu comme terrain de plein droit.
En résistant à cette vision dominante, CGé n’emprunte pas le chemin le plus facile. C’est la raison pour laquelle, nous nous sommes toujours sentis alliés. En France aussi, nous sommes loin d’avoir gagné la bataille de la formation, y compris chez nos proches.
Merci à CGé d’avoir encouragé de manière constante et déterminée une telle vision des choses !