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Accueil / Publications / Contributions / Contributions 2020 / Les apprentissages à l’école du Covid

Que nous révèle-t-il ? Et comment mettre ce qu’il questionne au programme des apprentissages ?
Il nous révèle, ou nous rappelle, que l’évolution de notre monde reste définitivement incertaine, indéterminée et conflictuelle. « C’est quand qu’on va où ? ». Il nous révèle, ou nous rappelle, que nous sommes collectivement responsables de l’avenir de l’humanité. Il nous révèle, ou nous rappelle, que notre idéal de maîtrise et de compétitivité, vis-à-vis de la nature, des autres espèces, des autres nations, des autres entreprises, des autres travailleurs, des autres élèves… que ce rapport de maîtrise et de compétitivité au monde et à l’autre est collectivement suicidaire. Il nous révèle, ou nous rappelle, que notre survie dépend d’une solidarité comme celle que nous applaudissons depuis deux mois.

Changer notre rapport à l’école

Les débats sur l’école à la maison, les angoisses des parents et leurs réclamations de toujours plus de devoirs, travaux et exercices, et nécessairement en comparaison des autres, de la Flandre, de l’école du petit-cousin, de l’instituteur, de la voisine, témoignent de ce même rapport à l’école qu’au monde. Tout plutôt que risquer de perdre avantage et distance sur les autres. L’école est vécue comme un commerce où les familles achètent la distinction en consommant des savoirs évalués, des savoirs dont le sens importe moins que leur valeur d’échange dans la lutte des places.

L’école, c’est, ce devrait être, beaucoup plus et tout autre chose qu’une compétition dans l’accumulation certifiée de savoirs juxtaposés. C’est, ce devrait être, une institution qui cultive le lien, le lien entre les savoirs, entre les hommes, entre les savoirs et le monde, entre l’universel et le singulier, qui fait entrer dans le commun et respecter le privé, une institution qui soigne le désir, le désir de grandir et d’apprendre ensemble, l’amour de la culture et du savoir.

Plutôt que d’angoisser sur les jalons perdus dans la course aux titres, faisons confiance aux enfants et aux jeunes et donnons-leur confiance en réinstituant l’école comme le lieu du lien, de la culture commune, du devenir collectif. Il ne s’agira pas de rattraper le temps prétendument perdu mais d’investir le temps retrouvé pour apprendre, chercher et penser ensemble.

Repenser l’information

Parmi les évolutions incertaines, indéterminées et conflictuelles de notre monde, en cette époque d’ultracrépidarianisme (quand tout le monde donne son avis sur tout, NdlR), il y a celle de l’information, des processus de formation de nos représentations, attitudes et opinions. Le professeur Raoult a-t-il tort ou raison ? Parmi toutes les sources d’information, à qui se fier ? Telle affirmation sur le virus est-elle « scientifique » et qu’est-ce que la scientificité ? La manière de dire la science, d’en parler, d’expliquer est-elle objective et qu’est-ce que l’objectivité ? Qu’est-ce qui influence la crédibilité d’une information et qu’est-ce qui influence ma crédulité ?

Voilà un apprentissage passionnant, et urgent, que l’école doit assurer, dans tous les cours et à tout âge, dès la maternelle. L’école doit renoncer à apprendre ce qu’il faut penser pour apprendre à penser librement, renoncer aux arguments d’autorité pour exiger l’autonomie de jugement. Il ne s’agit plus de transmettre des morceaux de vérité à mémoriser mais de partir des vrais problèmes pour aiguiser le sens critique et user du savoir pour fonder son jugement.

Travailler la « reliance »

Comment, jusqu’à quand et qui confiner, comment, à partir de quand et qui déconfiner : ce sont de vrais problèmes politiques, complexes et conflictuels, comme d’ailleurs tous les vrais problèmes qui se posent à nous. Quoi que décide Sophie Wilmès, on lui reprochera d’avoir négligé un aspect du problème (biologique, juridique, économique, psychologique…) ou d’avoir privilégié un point de vue (employeurs, travailleurs, infirmières, enseignants, parents…). Le traçage, par exemple, offre des avantages sanitaires mais pose des problèmes juridiques, techniques et éthiques.

Voilà un apprentissage passionnant, et urgent, que l’école doit assurer, à partir de tous les cours et à tout âge, dès la maternelle. L’école doit renoncer aux problèmes simples à réponse unique en cloisonnant les disciplines pour travailler la reliance (concept central de la pensée complexe d’Edgar Morin) entre les disciplines (pensée complexe, systémique, interdisciplinaire) et la reliance entre acteurs (pensée dialogique, reconnaissance des tensions et recherche pour les dépasser).

Reconsidérer l’essentiel

Pour le confinement, il a été nécessaire de définir les activités cruciales et les métiers essentiels. Il est regrettable qu’on ne se soit pas posé cette question plus tôt : la spéculation foncière est-elle une activité cruciale, l’optimalisation fiscale constitue-t-elle un métier essentiel ? Les revenus professionnels mesurent-ils le caractère essentiel du métier exercé ? L’orientation scolaire peut-elle prendre en compte ce caractère crucial de l’activité ?

Voilà un apprentissage passionnant, et urgent, que l’école doit assurer, dans tous les cours et à tout âge, dès la maternelle. L’école doit renoncer à préparer au monde tel qu’il est (ou était) pour interroger les évidences sociales. Qu’est-ce qui est essentiel et comment s’y préparer ?

ps:

Photo by Samuele Errico Piccarini on Unsplash