Recherche

Commandes & Abonnements

Mots-clés

Inventer des ateliers d’écriture, c’est devenu mon métier. Des ateliers d’écriture, il y en a tant. Il y en a presque autant qu’il n’y a d’animateurs. Moi, ce qui m’anime, c’est une filiation avec ceux qui ont brandi le tous capables, tous chercheurs, tous créateurs.

Ce que je fais dans mon travail est étroitement lié à une rencontre fondamentale d’il y a environ quinze ans, l’éducation nouvelle, à travers deux militants du Gfen [1], Odette et Michel Neumayer. J’étais alors formatrice en alphabétisation avec des adultes en situation d’illettrisme. Leur posture et la manière de nous faire vivre ce tous capables a complètement transformé la façon d’envisager mon métier.
Aujourd’hui, je me situe dans leur filiation et je travaille à cultiver, avec soin, cette posture : tous capables, tous chercheurs, tous créateurs en animant, à mon tour, des ateliers d’écriture. On y écrit en puisant chez les poètes et les artistes, en faisant des détours par d’autres codes, les arts plastiques ou autres. Le but est toujours de rendre consciente cette pensée qui nous agite, de la rendre sensible et recevable, de s’en émerveiller, et ainsi, de construire des projets collectifs porteurs de savoirs et de transformations où chacun apporte sa pierre.

D’un atelier à un autre

En septembre 2017, j’étais contactée par une maison de quartier [2] qui accueille enfants, jeunes et moins jeunes, pour diverses activités. Depuis la création de différents centres Croix-Rouge dans la région, l’association s’est engagée avec des mineurs demandeurs d’asile non accompagné (Mena) qui viennent en dehors des heures scolaires.
Cela fait un an que cette maison de quartier coordonne un projet avec la bibliothèque de Trois-Ponts pour accueillir ces jeunes en classes Daspa [3] et leurs professeurs. Le but : se familiariser avec le fonctionnement de la bibliothèque. L’an dernier l’atelier s’était terminé par une lecture publique de quelques extraits de livres choisis par les jeunes.
Fortes de cette réussite, la maison de quartier et la bibliothèque voudraient aller plus loin. Les travailleurs de l’association ont constaté des attitudes de repli, des réactions racistes chez certaines personnes et parfois même à l’école, à l’encontre de ces jeunes. Ce sont surtout des garçons, Afghans pour la plupart, mais il y a aussi un Albanais, un Marocain, un Algérien, un Béninois. Il y a quelques filles de Somalie, du Salvador et du Cameroun. Les Africains parlent le français avec leur bel accent chaloupé, mais savent peu l’écrire. Les autres le parlent et l’écrivent difficilement. Ils sont majoritairement de langue pachto ou arabe, parfois anglophones, quelques-uns parlent un peu l’italien.
Dans ce mélange de langues et d’origines, ils parlent aussi la langue universelle de la jeunesse, de l’adolescence, avec l’énergie du désir d’aller de l’avant, même s’ils portent en eux des blessures immenses qui les rendent parfois absents, soucieux, tristes.
Les travailleurs de la bibliothèque et de la maison de quartier ont la volonté d’accompagner ces jeunes dans leur parcours chez nous, même si le passage par le centre reste court [4] et ne donne pas toujours le temps nécessaire à l’accompagnement.
Avec l’atelier, nous voulons leur faire vivre un moment fort de convivialité et de solidarité, un moment dense qui marquera leur vie positivement, qui pourrait leur donner de la force dans cette adversité au quotidien, une confiance dans l’avenir malgré un horizon flou.

Fiers cerfs-volants

Lors d’une activité de la maison de quartier, ils avaient parlé de cerfs-volants, objet culturel très fort en Afghanistan. Les garçons pratiquent des combats de cerfs-volants dans les villes et les campagnes, pour le Nouvel An, une manière de régler des conflits dans le ciel. Le fil des cerfs-volants est enduit de poudre de verre pour le rendre coupant.
Dans le ciel, les cerfs-volants se poursuivent et s’affrontent. Lorsque le fil est coupé, le cerf-volant poursuit librement sa course au-dessus des toits. Libéré de son lien, il délivre des messages de paix et des rêves d’amour. Ensuite, celui qui le trouve le ramène chez lui comme un trophée. Pendant la guerre avec les talibans, cette tradition avait été interdite. Depuis, elle a repris de plus belle [5].
L’idée était donc de nous réunir à la bibliothèque qui se trouve près de l’école pour y commencer un atelier cerfs-volants, pour les fabriquer, mais aussi parler, écrire, peindre, réfléchir, autour de la métaphore de l’objet.
Quel rapport entre un cerf-volant et la vie  ?
Quel rapport entre un cerf-volant et un jeune Mena  ?
Quel rapport entre un cerf-volant et la jeunesse dans un pays comme la Belgique  ?
Qu’est-ce qu’on pourrait apprendre en fabriquant des cerfs-volants ensemble  ?
Les jeunes sont en Belgique, depuis quelques semaines pour certains, depuis trois à six mois pour les autres. Au départ, il faut convaincre que l’on peut réfléchir ensemble, au-delà des langues, que le défi est de nous comprendre à travers nos langues.
Il faut pour cela renoncer à exprimer ses idées en finesse, élire une pensée prioritaire, renoncer à vouloir dire ce qu’on pense pour surfer sur ce qu’on comprend de la pensée de l’autre, et voir avec quels mots communs on peut se rencontrer.
La proposition de fabrication de cerfs-volants a allumé les yeux des garçons afghans. Ils sont parfois mal perçus dans les écoles, car ils font clan, ils ne parlent pas. La plupart n’ont jamais été scolarisés chez eux. Il y a un monde de différences avec leurs comparses du même âge. La construction des cerfs-volants les mettrait en valeur. Ils se sont redressés.
On a commencé très vite, dès le deuxième atelier, avec du matériel apporté suivant nos représentations : différentes sortes de papiers de couleur résistants, des baguettes en osier, du papier collant, du fil de maçon… Eux nous ont dit : «  En plastique, c’est mieux  » et ils ont commencé à en construire, avec les sachets transportant nos matériaux  ! Un cerf-volant en sac Delhaize, ça le fait  !

Plongée dans la poésie

Mais pourquoi diable fabriquer des cerfs-volants dans une bibliothèque  ?
Nous avons travaillé à partir de poètes comme Mahmoud Darwich, Paul Éluard, Adonis et Warsan Shire qui ont vécu (ou vivent encore) l’oppression et ont écrit sur la liberté, le vent, l’amour de la vie.
Apporter des textes entiers, à priori hors d’atteinte, c’est un pari. L’idée, c’est d’accepter que l’on ne comprenne pas tout, mais d’être à l’affut de ce qu’on peut comprendre.
Ils ont travaillé en petits groupes. Les professeurs étaient lecteurs à voix haute. Les jeunes repéraient des mots, il y en a toujours un ou deux dans les petits groupes qui comprennent un mot ou l’autre : liberté, j’écris ton nom ; celui qui confie sa joie au silence ; nous écrivons nos noms pierre par pierre ; personne ne quitte sa maison… Ils les ont recopiés à leur manière.
On s’est dit que la langue était comme la piscine. On y plonge et on commence par s’accrocher aux bords. Puis, petit à petit, on s’essaye à nager, on s’écarte. Un jour, on est capable de traverser.
Pendant l’atelier, nous prenons des photos des productions et des participants au travail. J’apporte mon appareil, tout le monde peut s’en servir. Je repars avec une trentaine de photos. Je récupère également tous les textes, les groupes de mots, les phrases et les petits dessins. Toutes les productions sont intéressantes.
L’atelier se poursuit ainsi : pendant une heure trente, nous construisons des cerfs-volants, en ménageant des moments pour dire ce que nous faisons. Puis, dix minutes de pause. Ensuite, une heure trente pour réfléchir à partir d’auteurs, de poètes et de plasticiens.
Chaque atelier fait l’objet de traces écrites avec photos. Les traces, ce sont cinq pages qui commencent par un petit texte racontant ce que nous avons travaillé. Nous les lisons au début de l’atelier suivant. Elles sont belles et en couleur. Chaque participant a son exemplaire, y compris celui qui a manqué l’atelier précédent.
Chacun reçoit une farde souple la première fois qu’il participe à l’atelier, il peut y ranger ses traces. Au deuxième atelier, les professeurs voulaient récupérer les feuilles et les fardes, car elles doutaient que les jeunes les rapportent à l’atelier suivant. Il n’en était pas question. Il fallait faire confiance aux jeunes, même s’ils vivent dans des centres où ils sont six par chambre, sans forcément avoir un endroit pour y ranger des affaires personnelles. Ils ont des choses auxquelles ils tiennent et qu’ils ne perdent pas. L’enjeu, c’était que l’atelier leur devienne aussi précieux que le reste.
Petit à petit, nous avançons. À chaque atelier, nous nous interrogeons sur le but de nos cerfs-volants, que vont-ils devenir  ? Comment faire le lien avec l’objectif de rendre visibles ces Mena que l’on ne voit pas, ou que l’on perçoit comme dérangeants  ?
La bibliothèque accueillera en janvier l’exposition de la Cire Les émigrants belges, miroir d’aujourd’hui. Nous aurons la possibilité d’y exposer les cerfs-volants. L’idée est de profiter de l’évènement pour que les jeunes déclament leurs textes à l’ouverture le 16 janvier. À chaque atelier, un texte collectif est produit. Ce texte est formé des compositions des différents sous-groupes. Fragments eux-mêmes composés de petits bouts individuels. L’union fait la force.
Ces textes sont parfois étranges, mais il en émane des idées fortes. Nous faisons confiance au lecteur. Il saura les capter.

Mena malmenés

Nous en sommes, aujourd’hui, au cinquième atelier. Il en reste cinq avant l’ouverture de l’exposition. Des jeunes reviennent. Un noyau de fidèles est en train de se former. Quelques garçons travaillent, maintenant, avec les filles. Une amitié est en train de naitre entre eux. Et, chacun ramène sa farde…
Aujourd’hui, je me questionne sur leur devenir. Je me dis que nous aurions bien des choses à apprendre d’eux, sur leur résistance à l’adversité, leur foi en l’avenir même s’il est incertain. Comment faire arriver ce vent d’optimisme jusqu’aux oreilles de notre gouvernement si fermé à l’accueil des migrants  ?
En guise de conclusion, voici le texte collectif écrit à partir de fragments recopiés chez les poètes (deuxième atelier, 5 octobre) :
Personne ne quitte sa maison
Personne ne patauge dans les océans
Si on le fait,
C’est parce qu’on meurt de faim
Pierre sang papier ou cendre
Sur les marches de la mort
Le temps ne s’arrête pas
Si on le fait
C’est pour recommencer sa vie
Sur chaque main qui se tend
Sur la route
Nous écrivons nos noms pierre par pierre
Même si
on ne sait plus ce qu’on est devenu
Même si
on oublie d’écrire nos noms
Nous aimons la vie
Nous dansons
Liberté
Nous sommes nés pour te connaitre
Le ciel déroule une natte pour s’y étendre 
 

notes:

[1Gfen : groupe français d’éducation nouvelle, dans la région Provence.

[2Couleur Café, Malmedy : http://k6.re/Qo8xm

[3Daspa : dispositif d’accueil scolaire primoarrivant.

[4Au moment où j’écris cet article, nous apprenons la fermeture de quatre centres Croix Rouge d’accueil de Mena.

[5À voir ou lire Les cerfs-volants de Kaboul de Khaled Hosseini.