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Accueil / Publications / Contributions / Contributions : Archives / Les cours particuliers, trop particuliers

Un article récent paru dans le Ligueur (Professeurs particuliers, un secteur en plein boum, N. Marinho, Le Ligueur n° 10, 07/03/07) dressait un tableau du nombre croissant des professeurs particuliers dont le profil est assez varié (professeurs en fonction, à la retraite, étudiants dans le supérieur, ...) mais également d’associations organisant des cours particuliers de manière structurée et encadrée. Si l’offre de cours et principalement les prix varient fortement (du simple au triple), un point commun persiste : la demande à laquelle ces associations doivent faire face.

Il est essentiel de revenir sur ce sujet et d’analyser le phénomène qui se cache sous ces faits qui peuvent paraître anodins, mais qui ne le sont en rien.

D’abord, il y a lieu de s’inquiéter devant cette banalisation des cours particuliers qui vide l’Ecole de sa substance. La mission principale de l’École est de garantir à chacun de ses élèves les savoirs et compétences de base qui lui permettront de comprendre le monde et d’y prendre place. L’École ne peut être réduite à un service public - qu’il soit comme c’est le cas chez nous, organisé ou subventionné par la Communauté française - et sa qualité ne peut se mesurer uniquement à la satisfaction des élèves, des parents ou des enseignants. L’école est avant tout une institution qui est mandatée pour mettre en œuvre les valeurs d’égalité et dont l’ambition est de n’exclure personne des processus de transmission.
Il est donc inquiétant que certains ‘s’excluent’ et aillent chercher en dehors de l’école ce pour quoi des missions ont été définies il y a à peine dix ans. Cette externalisation se situe à deux extrêmes sociologiques : les familles défavorisées sont en demande d’une prise en charge notamment par les écoles de devoirs (sur Bruxelles, on ouvre une école de devoirs par mois !) ; les familles qui en ont les moyens s’adressent à des professeurs ou associations que l’article précité mentionne.

Ensuite, rappelons que l’organisation de notre système scolaire génère une forte ségrégation entre établissements et dès lors entre les élèves qui les fréquentent. Il existe dans la tête des parents, des élèves et des enseignants une hiérarchie implicite des filières et des établissements scolaires. L’échec scolaire est massivement présent dans notre système, mais précisons qu’un élève est en échec scolaire parce que l’Ecole le décide et le nombre d’élèves que l’École désigne comme étant « en échec » est fort variable d’un pays à l’autre. Avant, l’échec scolaire n’était pas ressenti comme un problème social puisque seuls les bons élèves restaient à l’école ... . L’échec scolaire est donc avant tout le révélateur de la difficulté de notre société à relever le défi de la démocratisation et de la massification de la population scolaire. A cet égard, il est intéressant d’aller voir ce que d’autres systèmes éducatifs ont mis en place pour mieux réussir que nous dans cette vaste entreprise contre l’échec scolaire (tronc commun pluridisciplinaire jusque 15-16 ans, absence de redoublement, ...).

Le redoublement, particulièrement important chez nous, est l’une des facettes les plus visibles de cet échec scolaire et contribue à faire en sorte que des solutions soient envisagées hors école. Une publication récente [1] met remarquablement en évidence l’attachement social des acteurs éducatifs au redoublement. Il a maintes fois été démontré que le redoublement étaitnocif, inefficace et injuste socialement. Cependant, il est moins ‘un problème qu’une solution’ : pour les établissements, il permet de sélectionner le public, de faire un tri entre les élèves, tant pour gérer l’hétérogénéité à l’intérieur de l’établissement et entre les classes que pour se positionner sur le marché scolaire vis-à-vis des établissements proches ; pour les enseignants pris séparément, le redoublement en lien avec l’évaluation normative permet de réguler l’ordre dans la classe, de motiver les élèves et aussi de garder du pouvoir sur les élèves. L’attachement des enseignants au redoublement est avant tout pragmatique, c’est moins au redoublement en tant que tel que les enseignants sont attachés qu’au redoublement tant que garant d’un certain mode de fonctionnement institutionnalisé de l’Ecole et d’un certain pouvoir professionnel. [2]

Ce qui nous importe ici n’est pas tant de jeter la pierre à tel ou tel acteur que de dénoncer les ‘règles du jeu’ de notre organisation scolaire qui les empêchent d’agir autrement [3].

Enfin, une explication liée au contexte sociétal vient éclairer notre propos. Le contexte social et économique plus complexe mais plus précaire a instauré un climat de crainte par rapport à l’avenir et tout particulièrement par rapport à l’emploi, cela a exacerbé la compétition notamment au sein des classes moyennes et supérieures. Le rapport à la scolarité est devenu de plus en plus ‘instrumental’. Aujourd’hui plus que jamais, l’investissement scolaire doit être rentable. Plus que l’apprentissage, c’est la réussite scolaire, synonyme de passeport à l’emploi, qui est devenue un enjeu majeur et ce à n’importe quel prix ... pour ceux qui en ont les moyens !

Ce phénomène croissant d’externalisation, qui consiste paradoxalement à chercher en dehors de l’école les clés de la réussite scolaire, devrait nous mettre en garde par rapport à deux dangers malheureusement déjà trop présents chez nous : la ‘désinstitutionnalisation’ de l’Ecole en tant que lieu garant de la transmission des savoirs et sa dualisation sur base de l’origine sociale.

Ce développement de cours particuliers en tous genres est révélateur de la complexité de l’organisation de notre système scolaire. Depuis deux ans, le gouvernement de la Communauté française a énoncé dix priorités à mettre en œuvre au sein du ‘Contrat pour l’École’ [4] si l’on veut que globalement notre enseignement soit plus efficace et surtout plus équitable. Même si le programme et la méthode du gouvernement sont critiquables, ils ont au moins le mérite de poser le débat de l’École en termes d’enjeux et de finalités. À chacun d’entre nous de se positionner.

Rudy Wattiez secrétaire général de CGé

ps:

Cet article est la version longue d’un article dont le titre original s’intitulait ‘ Cours particuliers en plein boom : inquiétant !’. Il a été écrit en réaction à un article paru dans Le Ligueur (07/03/07) sous le titre ‘Professeurs particuliers : un secteur en plein boum’.
Nous avions rédigé un mail à la rédaction du Ligueur pour déplorer plusieurs éléments :
- Le manque d’analyse, ne fut-ce qu’une amorce de quelques pistes : pourquoi est-ce un secteur en plein boom ? Pourquoi cette constante externalisation hors école de ce qui devrait faire son objet central, ses finalités ?
- L’impression d’une banalisation, pire même d’une publicité pour des associations privées, certaines ayant un caractère plus que douteux ...
- Le contraste dans le même journal entre cet article et le dossier plus nuancé, étayé sur le dossier concernant les coûts scolaires.
La rédaction du Ligueur nous a permis de réagir dans ses colonnes (30/05/07) et livrer notre analyse de manière plus succincte.

notes:

[1Le redoublement est moins un problème qu’une solution H. Draelants, Cahier de recherche en éducation et formation, N° 52, 2006.

[2Repris d’une synthèse réalisée pour ‘Enseigner’, p. 171, Dupriez V., Chapelle G., PUF 2007.

[3L’erreur souvent commise est de ‘dénoncer’ les pratiques de redoublement et de montrer que les enseignants ont tort. Il est toujours plus intéressant de rentrer dans la logique de l’autre et tenter de comprendre en quoi d’un certain point de vue et dans un contexte bien particulier, les enseignants ont de bonnes raisons de rester attachés au redoublement. Un travail en termes de représentations sociales des enseignants est certes nécessaire mais non suffisant, tout un travail institutionnel doit venir accompagner les changements souhaités.

[4‘Contrat pour l’Ecole’, voir www.enseignement.be pour les textes complets.