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Recueillir et accompagner une parole en gestation.

Wiktoria a les yeux brillants et un grand sourire. C’est son cahier que j’ouvre maintenant pour le montrer puis le lire à l’ensemble de la classe. Le dessin suscite des « Wouah » d’admiration. On y voit deux personnages aux vêtements colorés, un soleil jaune (en haut à droite, bien sûr) et des fleurs.

Je lis : « La maman et le papa, il va chercher son fils à la garderie des grands ». Quelques sourcils froncés, quelques bras se lèvent. Khadidja : « Il faut dire : la maman et le papa, ils vont chercher leur fils à la garderie des grands ». « C’est ce que je dirais moi aussi, Wiktoria, sauf si tu veux parler seulement du papa… Si c’est la maman… » Plusieurs voix complètent : « Elle va chercher son fils ». Mais Wiktoria confirme, il s’agit bien de la maman et du papa.
Et vendredi, quand elle ramènera son cahier de dessins et textes libres à la maison, ses parents pourront lire ce qu’elle m’a dicté et que j’ai écrit au crayon ordinaire, en écriture cursive, puis, au bas de la page, en imprimé, ma proposition de formulation correcte.
J’ai découvert ce genre de cahier dans la classe de Françoise Dor, une institutrice maternelle Freinet et donc très sensible à l’importance de l’expression libre. Elle stimule chez ses élèves une observation des caractéristiques mathématiques des dessins et le développement de compétences de lecture/écriture, en encourageant la copie par les enfants du texte qu’ils lui ont dicté.

Les mots de chacun
Mais dans ma classe de 3e maternelle, avec des enfants ayant des niveaux de langue et des langues d’origine très diversifiés, j’ai très vite apprécié la richesse de ce cahier comme outil pour un travail sur le langage. Bien sûr, il nécessite un investissement assez lourd pour l’enseignant. Je dois pouvoir me rendre disponible pour recueillir la parole de chaque enfant, l’accompagner pendant ce moment fragile où s’élaborent à la fois sa pensée et son discours.
Comment cela se passe-t-il ? Chaque enfant a son petit cahier ligné. Sur la page de gauche, j’ai collé une feuille de papier dessin et il y dessine librement avec des feutres de qualité. Avant d’écrire sur la page de droite, je demande à l’enfant ce qu’il veut dire. Je l’écoute sans l’interrompre, éventuellement je lui pose une question pour vérifier ma compréhension. « D’accord, maintenant redis-moi cela dans une belle phrase, pour que je puisse l’écrire ». Je lui demande donc de reformuler, de structurer ce qui deviendra un texte, c’est-à-dire une parole destinée à être lue. Éventuellement, je rectifie une formulation ou simplement je répète la phrase correctement.
« Et maintenant, tu me dictes ». Je lui propose d’être à ma droite et de regarder ce que j’écris pour ne pas dicter trop rapidement. S’il persiste dans sa formulation bancale, c’est elle que je transcris.
À ce moment, j’observe de grandes différences entre les enfants. Il y a ceux qui sont capables de dicter mot par mot (ou par tout petits groupes de mots), sans disjoindre les syllabes des mots longs, en conservant les sons de liaison et en les accolant au deuxième mot, en poursuivant leur dictée jusqu’au bout de la phrase sans perdre le fil de leur idée, et surtout en se réappropriant la correction que j’avais apportée à leur formulation de départ. Mais souvent, les enfants ont besoin que je relise le début d’une phrase longue pour pouvoir la terminer.
Il y a ceux qui suivent des yeux le texte qui s’écrit sur la feuille, ceux qui me regardent car ils sont toujours en train de me parler à moi et ceux qui regardent autour d’eux en attendant que je transcrive le ou les mots et qui ont presqu’immédiatement perdu le fil de leur discours.

Un terreau commun de mots et d’idées
En amont, lors de la première formulation de leur texte, je constate également une grande disparité entre les enfants. Le dessin vient d’abord. Il est accessible à tous, il parle de lui-même. Pour certains enfants, il se suffit à lui-même. Ils restent silencieux, en attente de mes encouragements…
Quand leur maitrise de la langue française est très faible, viennent alors un mot ou deux, souvent un prénom… Progressivement, cela deviendra une liste : Florence, papa, maman, chien… Avec éventuellement des verbes d’action : maman partir.
Il y en a d’autres chez qui c’est l’imagination qui n’est pas au rendez-vous. Au début, quand ils parlent, c’est pour désigner ou décrire leur dessin : un chien, une fille qui a un chat… là, c’est une maison (en pointant le dessin du doigt).
Dessin après dessin, les mêmes textes reviennent, avec de légères variantes. Puis une confiance s’installe, une progression stimulée par l’intérêt ou le questionnement des autres enfants lors de la lecture à haute voix des cahiers. Des anecdotes, mais aussi des expressions, des phrases entières parfois sont « empruntées » à d’autres puis reconnues, créant ainsi un terreau commun de mots et d’idées.
Au fil des années, la place de ce cahier dans mon travail autour du langage s’est affirmée et enrichie. Mon choix de restituer la parole des enfants jusque dans ses incorrections était motivé au départ par la nécessité pour l’enfant qui essaie de se relire de trouver écrits les mots qu’il a en mémoire. Mais j’y découvre d’autres avantages. En effet, cela me permet de garder une trace de ses difficultés et de leur nature (lexicale, syntaxique, sémantique, etc.), de ses progrès (ou de leur absence) et donc d’ajuster ma pratique pour l’aider au mieux. Quand j’ai décidé d’imprimer une formulation correcte pour aider les parents qui parlent une autre langue que le français, je me suis aperçue que cette démarche, réalisée collectivement au moment de la lecture des textes, permet aux enfants peu à peu de prendre conscience de ce travail sur la langue et donc de se l’approprier.
Tout cela permet de parler le langage.