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Accueil / Publications / TRACeS de ChanGements / TRACeS n°240 - Interculturalité - avril 2019 / Les enfants d’immigrés à l’école : l’origine des inégalités scolaires

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En France, comme dans de nombreux autres pays, les discours politiques, médiatiques et parfois scientifiques sur l’immigration sont largement déterminés par sa perception comme un problème social. À ce titre, le thème de l’échec scolaire des enfants d’immigrés constitue un refrain, souvent associé à la dénonciation des carences supposées des familles immigrées, à l’absence de « volonté d’intégration » de leurs enfants et, plus rarement, aux dysfonctionnements du système scolaire.

Les effets sociaux à long terme de l’immigration s’évaluent moins à travers l’étude des immigrés eux-mêmes que par l’analyse des trajectoires de leurs descendants. En France, près d’un quart des enfants d’âge scolaire ont au moins un parent immigré. Parallèlement à la croissance démographique des enfants d’immigrés, la place de l’éducation scolaire est devenue de plus en plus centrale. Du fait de la massification de l’enseignement secondaire, puis supérieur dans la deuxième moitié du XXe siècle, une part toujours plus importante des jeunes générations fréquente l’école pendant une durée qui s’allonge. Cette tendance s’avère d’autant plus significative qu’elle a lieu dans des sociétés où les qualifications scolaires jouent un rôle essentiel dans le positionnement des individus dans l’espace social.

L’échec scolaire des enfants d’immigrés : idées reçues et recherche sociologique

La scolarité des enfants d’immigrés, et plus généralement leur « intégration » à la société française, constituent donc un enjeu social fort. À ce titre, elles font l’objet d’interrogations médiatiques et politiques récurrentes, au travers desquelles s’expriment de nombreux stéréotypes, déconnectés des savoirs scientifiques.
Le thème principal de ces discours concerne l’échec scolaire supposé massif des enfants d’immigrés. On se souvient, par exemple, d’un ministre de l’Intérieur qui, mobilisant des chiffres imaginaires, expliquait en mai 2011 que « les deux tiers des échecs scolaires, c’est l’échec d’enfants d’immigrés » . Cet échec scolaire est souvent souligné dans le contexte plus général d’une dénonciation du manque (de volonté) d’intégration de la « deuxième génération ». Selon les points de vue politique et les intérêts des différents locuteurs, les difficultés scolaires des enfants d’immigrés sont toutes entières attribuées à la trop forte distance culturelle de leur famille ou à leurs mauvaises conditions sociales d’existence. Une autre cause, la taille des fratries jugée trop importante, est souvent évoquée à la fois comme signe de l’altérité radicale des familles immigrées et comme explication centrale de l’échec scolaire de leurs enfants.
Devant la prégnance de ces discours, un des objectifs de mon ouvrage est de proposer un autre point de vue sur la scolarité des enfants d’immigrés. L’originalité de ce point de vue consiste à passer d’une vision de l’échec scolaire des enfants d’immigrés comme problème social à l’étude de leurs trajectoires scolaires comme problématique sociologique. Sur un sujet aussi saturé de discours réducteurs, l’analyse sociologique doit dépasser les prénotions, se fonder sur des preuves empiriques constituées à partir d’outils méthodologiques et conceptuels rigoureux, plutôt que sur des présupposés et fausses évidences.
C’est donc une approche descriptive et explicative, plutôt que prescriptive, que j’ai privilégiée. Ne pas étudier les immigrés uniquement après qu’ils soient entrés sur le territoire national, en ignorant tout de leur histoire antérieure. Ne pas réduire leurs enfants à un groupe homogène, toujours en échec scolaire. Ne pas attribuer à priori toutes les difficultés scolaires des enfants à des défaillances familiales, à une culture d’origine incompatible avec l’école ou à une fratrie trop nombreuse. Autant d’impératifs analytiques qui portent leurs fruits.

Dépasser le problème de l’échec scolaire : la diversité des trajectoires des enfants d’immigrés

Analyser les trajectoires scolaires des enfants d’immigrés exclusivement au prisme du problème social de l’« échec scolaire » empêche de saisir l’hétérogénéité des parcours. On le sait, les enfants des classes populaires ont des trajectoires scolaires diversifiées ; alors, pourquoi postuler l’homogénéité scolaire des enfants d’immigrés ?
Loin de nier les difficultés de ces derniers, les analyses statistiques confirment et approfondissent les résultats des travaux existants . Les désavantages scolaires dont souffrent les enfants d’immigrés, par rapport aux enfants de natifs, sont multiples. Dès le début de l’école primaire, des inégalités de résultats scolaires apparaissent, qui ont un impact durable sur les trajectoires ultérieures des élèves. Les inégalités de trajectoires scolaires entre les élèves se manifestent non seulement par les écarts de résultats, mais également par des différences dans les établissements fréquentés, plus défavorisés et plus urbains, les options suivies, moins distinctives, les orientations souvent subies vers l’enseignement spécialisé et les filières professionnelles à l’issue du collège qui conduisent à des scolarités au lycée moins favorables à la poursuite d’études supérieures. Tous ces éléments et bien d’autres, même mineurs en apparence, sont autant de composantes de configurations scolaires sociologiquement cohérentes et hiérarchisées.
Pour autant, ces nombreuses difficultés ne doivent pas faire oublier la diversité scolaire qui caractérise la « deuxième génération ». Plutôt que de courir le « risque sociologique » de masquer cette diversité, les analyses effectuées dans cet ouvrage ont pris le « risque statistique » d’utiliser des catégorisations fines de l’origine migratoire des enfants, quitte à ce que certains groupes ne comportent que de faibles effectifs. Ce « risque statistique » d’étudier des groupes de petite taille a été fructueux, en ce qu’il a permis de mettre largement au jour l’hétérogénéité scolaire qui existe parmi les enfants d’immigrés. Certains groupes font l’expérience de désavantages scolaires par rapport aux élèves du groupe majoritaire des mêmes milieux sociaux : c’est le cas notamment des enfants d’immigrés turcs. D’autres groupes, en revanche, bénéficient d’avantages scolaires par rapport aux enfants de natifs comparables : c’est surtout le cas des enfants d’immigrés d’Asie du Sud-Est. Entre ces deux pôles, les élèves dont les parents sont nés au Portugal ou dans un pays du Maghreb occupent, en moyenne, une position intermédiaire. Surtout, au-delà même de ces différences entre groupes, les variations les plus fortes sont observables au sein de chacun de ces groupes d’origine. Cette forte hétérogénéité scolaire de la « deuxième génération » invalide donc la vision homogénéisante qui associe de façon globale et indifférenciée les enfants d’immigrés et l’échec scolaire.

Expliquer les parcours scolaires : culture d’origine ou origine sociale ?

Comment expliquer que certains élèves réussissent quand d’autres échouent ? La position sociale qu’occupent les immigrés dans la société d’immigration et les ressources économiques et culturelles qui y sont associées constituent une part essentielle de l’explication des inégalités scolaires observées entre les enfants de natifs et d’immigrés. Les enfants d’immigrés sont bien plus nombreux que les enfants de natifs à avoir des parents faiblement pourvus en capitaux économique et scolaire. Pour cette raison, ils échouent plus souvent à l’école. Dit autrement, « si les enfants étrangers sont en échec dans notre système scolaire, cela tient avant tout, non pas à leur qualité d’étrangers, mais à leur qualité de fils d’ouvriers . »

Néanmoins, les différences scolaires entre groupes ne disparaissent pas totalement quand on compare les élèves de mêmes milieux sociaux en France. Dès lors, l’explication des différences scolaires n’est pas uniquement contenue dans l’effet des différences de socialisation liées aux propriétés sociales des familles en France. Il faut en chercher la cause ailleurs, notamment dans la société d’émigration .
Les propriétés et expériences prémigratoires des parents immigrés jouent un rôle important dans la formation des trajectoires scolaires de leurs enfants. Statistiquement, le degré de réussite ou d’échec scolaire des enfants d’immigrés dépend aussi du groupe social auquel leurs parents appartenaient avant d’émigrer. Les processus sociaux qui participent à la genèse de leurs dispositions scolaires se déroulent largement en référence à la société d’émigration. Trois processus, intimement liés aux propriétés sociales des immigrés et de leur famille, dans la société d’origine, permettent de rendre compte des attentes scolaires des familles immigrées : la place donnée à l’éducation par les parents immigrés dans le projet migratoire initial ; les expériences scolaires des parents, et plus généralement, l’histoire scolaire de la famille dans le pays d’origine ; la perception, par les parents immigrés, de leur statut social.
Cet ensemble de résultats ne remet donc pas fondamentalement en cause le type d’explication, dominant en sociologie, selon lequel les propriétés sociales des immigrés permettent largement d’expliquer les trajectoires scolaires de leurs enfants. Cependant, il incite à redéfinir les « propriétés sociales » des immigrés en tenant compte de leur signification dans la société d’émigration. L’histoire sociale et scolaire de la lignée familiale a, dans le cas des enfants d’immigrés, une signification particulière dans la mesure où elle s’inscrit dans une autre société, dans laquelle les critères et les formes de la stratification sociale, ainsi que les méthodes d’enseignement sont parfois très différents de ceux qui ont cours dans la société d’immigration.
Ces observations ne signifient pas qu’il faille proscrire l’usage de la notion de « culture » dans l’explication sociologique des trajectoires scolaires. Mais, de la même façon que le capital culturel désigne des ressources culturelles socialement stratifiées et dont l’efficacité dépend du champ dans lequel elles sont utilisées, il est essentiel de positionner les pratiques et représentations culturelles des immigrés dans la structure sociale et dans le contexte où elles se déploient. Au lieu d’invoquer une « culture d’origine » homogène et fixe, il est bien plus pertinent de prendre en compte le fait que les pratiques culturelles des immigrés en France dépendent du groupe social auquel ils appartenaient dans leur société d’origine. Les dispositions scolaires des immigrés constituent au moins autant une culture de classe qu’une culture d’origine uniformément partagée par l’ensemble des individus d’une même origine nationale.