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Parfois, l’insécurité, celle qui vous donne envie de tout arrêter, n’est pas toujours là où on le croit. Témoignage d’un jeune enseignant.

En septembre, j’ai commencé à travailler dans l’enseignement secondaire tout en terminant ma formation pour avoir le CAP. Le jour de mon engagement, la chef d’atelier était présente ; pendant un coup de fil donné par la directrice, elle m’a conseillé dans l’oreille de n’accepter que le poste de maitre de stages, et de ne donner cours que l’année suivante. Curieuse manière de faire. Premier embarras...
Qui fut bien inutile : d’office, la sous-directrice m’engagea pour des cours d’anatomie, de physiologie, d’éducation à la santé, ceci sur les deux implantations de l’école, en plus des stages à superviser. Je n’ai pas eu la possibilité de refuser à ce moment-là et comme je débutais... je me suis tu. Au premier septembre, lors de la réunion du début de l’année, une titulaire de deuxième année est venue me trouver pour me demander si j’étais bien celui qui reprenait son cours pendant son absence. N’étant pas au courant, je suis allé voir la sous-direction qui me l’a confirmé.

« Travailler en équipe » quand on est le petit dernier

Les premières semaines furent lourdes. Je me trouvais sans cesse à donner cours sans avoir assez de temps pour faire des préparations. Mes premières préparations... celles qui prennent le plus de temps. Chaque soir, la titulaire de deuxième année me téléphonait stressée à l’idée que je ne donne pas son cours comme elle l’aurait fait. Je devais suivre son syllabus à la lettre et si elle pensait que je m’en écartais d’un pouce, elle me houspillait.
Lors de mes cours de CAP, j’ai appris que le règlement d’ordre intérieur, le programme et les socles de compétences, auraient dû m’apporter des solutions. Quand je les ai demandés à une supérieure hiérarchique, sa réponse fut : « T’as qu’à aller voir là ». J’y suis allé et n’ai trouvé que le programme, mais pas le reste. Je glanai auprès de certains professeurs pour obtenir des informations, mais certaines collègues, probablement trop nouvelles dans l’école, ne savaient pas me fournir de réponses. Je n’ai plus insisté.
Il se trouve que nous étions trois à donner le même intitulé de cours. Pour connaitre la matière qui m’incombait, et par souci de cohérence, j’ai téléphoné aux autres professeurs. L’une m’a interdit de donner « son contenu » car c’est elle qui le donne depuis toujours, les deux autres m’ont envoyé sur les roses en m’indiquant où je pouvais trouver les syllabus.

Le feu sacré qui crame

Quant aux horaires, j’étais mis au même régime que les élèves : je ne le connaissais pas pour la semaine suivante. Le vendredi après-midi, l’horaire du lundi matin était affiché. Parfois, le vendredi soir, je recevais un coup de téléphone pour me dire que mon horaire du lundi avait changé. Le samedi soir, je recevais un courriel pour me donner un nouveau changement d’horaire et le dimanche soir un nouveau coup de téléphone pour me dire que l’horaire de lundi avait encore changé.
Finalement, je pris en considération la dernière information provenant de la personne faisant les horaires et le lundi, les élèves m’ont donné le nouvel horaire quand ils se sont présentés devant moi... angoisse. Au mois d’octobre, l’horaire de l’année était fait pour l’autre implantation, mais pas pour celle où j’étais le plus souvent. Une équipe a pris les choses en mains avant Noël pour fournir un horaire mensuel. Avant les vacances de Pâques, l’horaire était fait de mois en mois, mais pas pour les élèves. Ces derniers ne reçurent leur horaire qu’à leur retour de stage. Du coup, ils brossèrent !
Les réunions d’équipe ont toujours lieu le même jour durant toute l’année. Comme je suis en formation pour mon CAP, je ne peux jamais être présent le vendredi sur un site. Cela me laissait cependant la possibilité d’assister aux réunions de l’autre site : malheureusement, on m’a mis des heures de cours juste à ce moment-là ! Il m’est donc impossible d’assister aux réunions et la chef d’atelier me le reproche en fin d’année. Elle me reproche aussi de ne pas m’investir dans l’école et de ne pas m’inscrire aux activités organisées (journées portes ouvertes, forum de l’emploi). Mais pour s’y inscrire, il fallait être aux réunions I.P. !

Évaluation déformative

Avant les vacances de Noël, la chef d’atelier m’a convoqué dans son bureau. Elle m’a dit que mon cours était trop difficile pour les élèves qui s’en plaignaient et que je devais changer. Si je continuais comme cela, ce n’était pas sûr que je puisse encore donner cours l’année prochaine. Je lui ai demandé ce que je devais changer, mais la réponse fut : « Tu dois changer ». Je lui ai demandé de me donner une piste et la réponse fut : « T’as qu’à demander aux élèves ». Ce que j’ai fait ! À mon grand étonnement, les élèves m’ont transmis d’autres informations.
Il m’a été aussi reproché de manquer d’autorité parce qu’un jour, à mon cours, les élèves avaient failli s’écharper. Ne sachant que faire, j’ai appelé à l’aide. « Je n’aurais pas dû ». Maintenant, je sais qu’en tant que jeune prof., il ne faut jamais appeler à l’aide ! Accessoirement, les élèves sont au nombre de 36 en classe et de nombreuses tensions existent depuis bien avant mon arrivée. Tant bien que mal, j’ai réussi quelques changements.
En avril, la chef d’atelier m’a téléphoné pour me dire que c’était le boxon à l’école parce que je ne travaillais pas avec les autres profs d’anatomie et de physiologie qui ne me connaissaient même pas. Elle m’a ordonné de téléphoner à ces personnes ainsi qu’à la titulaire afin d’y remettre de l’ordre parce que sur ce site, les profs travaillent ensemble.
L’une de ces collègues a donc décidé de faire les questions d’examen pour mon cours afin que toutes les classes aient le même questionnaire. Lorsque j’ai consulté la titulaire, cette dernière m’a déclaré qu’en réalité ces professeurs n’ont jamais travaillé ensemble.
Pour la rentrée prochaine, l’école pourra publier dans la presse une petite annonce : « Recherche prof ». Désespérément.
Postscriptum : quels impacts cette violence silencieuse peut-elle avoir sur les élèves ? La violence de ces derniers ne serait-elle pas parfois aussi le symptôme visible de ce qui semble si bien caché ?